CHAPITRE VI
tes cordes avec les fibres du crotalaria, variété améliorée de l'espèce sauvage (C. intermedia).
Comparativement à la généralité de l'Afrique, cette province a très-peu des aromates que l'on emploie pour relever et pour varier le goût des mets. Le piment y est indigène; mais les Bongos se figurent qu'il est vénéneux. Lorsque arrivèrent les premiers traitants, ceux-ci trouvèrent cette plante dans tous les enclos; elle y était regardée comme si dangereuse, que les Bongos la tenaient soigneusement à l'écart pour que leurs enfants ne devinssent pas victimes de ses baies, d'un si beau rouge. Ils avaient l'habitude d'y tremper leurs flècbes, croyant les empoisonner; et c'est une nouvelle preuve qu'une grande partie du poison à flèche des Africains est tout à fait imaginaire. Les Nubiens, qui, de môme que les Abyssiniens, emploient dans leur cuisine le piment à profusion, recueillirent ces baies suspectes, et en assaisonnèrent leur soupe, à la grande stupéfaction des indigènes. Ceux-ci en conclurent qu'il n'était pas possible de lutter contre des gens qui pouvaient avaler impunément du poison à pleines cuillerées, et ils se soumirent sans condition aux arrivants.
De toutes les plantes qui sont cultivées par ces tribus, aucune n'éveille plus d'intérêt que le tabac, en ce sens que pas une ne révèle une conformité de goût plus curieuse entre des peuples complètement étrangers les uns aux autres. On a reconnu dans celte région les deux espèces que nous cultivons nous-mêmes : le tabac de Virginie (nicotiana tabacum) et le tabac commun (nicotiana rustica). Il est à peu près hors de doute que la première de ces espèces n'a pénétré dans l'ancien monde que depuis la découverte de l'Amérique. Nul végétal n'a mieux triomphé des obstacles qui s'opposaient à sa propagation; de telle sorte qu'il n'a gardé aucune limite. Même en Afrique, cette masse colossale fermée aux innovations de tout genre, le tabac de Virginie a pénétré jusqu'au point le plus central du continent.
Le fait que, des bords du Nil à ceux du Niger, pas une tribu n'a de mot indigène pour designer cette espèce, annonce qu'elle est exotique. De toutes les tribus que j'ai vues, celle des Niams- Niams, qui l'appellent goundeh, est la seule qui fasse exception à la règle. Chez les Mombouttous, qui n'en cultivent pas d'autre, et qui ne sont pas plus familiers avec le rustica que les Niams- Niams, le tabac de Virginie porte le nom d'é-tobou. Partout ailleurs, le radical se retrouve dans le changement d'appellation ; on dit : tom, tab, tabba, tabdit.
Dans cette région, le tabac de Virginie est remarquable liaison peu de bailleur : dix-huit pouces au maximum; par ses feuilles, dont la longueur est à peine d'un empan, et par ses corolles toujours blanches.
Le nicotiana ruslica est-il d'origine américaine? Pour moi, c'est une question complètement pendante. Plusieurs tribus de ces parages ont, dans leur propre idiome, un nom particulier pour désigner cette nicotiane; ainsi, les Bongos la distinguent du tabba et l'appellent machir.
Le rustica n'atteint pas dans ces contrées le môme développement qu'en Europe ; mais il s'y l'ait remarquer par une trèsgrande force et par l'intensité de ses propriétés narcotiques. A cet égard , il diffère de ce qu'il est en Perse, où il alimente les narghilés, et d'où on l'exporte largement en raison de sa douceur et de la suavité de son arôme. Barth a émis l'opinion que le tabac est indigène dans le Logané, qui fait partie du Mousgou1. Toujours est-il que les Africains ont surpassé tous les autres peuples dans l'invention des divers appareils à l'usage des fumeurs, s'élevant de tout ce qu'il y a de plus simple à ce qu'on peut voir de plus compliqué. Il est donc soutenante que s'ils ont favorisé la propagation de l'espèce étrangère, c'était parce que l'habitude de fumer, soit le tabac du pays, soit une plante quelconque, était plus ou moins répandue chez eux. Il est. vrai qu'à cette hypothèse on peut opposer ce fait assez grave que sur aucun des monuments cle l'ancienne Egypte, qui nous font pénétrer si avant dans tous les détails de la vie privée des habitants, on n'a découvert ni inscription, ni peinture qui témoigne de l'existence de cette coutume2.
Dans tous les cas, il est digne de remarque que parmi les nègres, les païens, qui ont échappé à l'influence de l'Islam, fument le tabac, tandis que ceux qui ont embrassé le mahométisme préfèrent en mâcher la feuille.