CHAPITRE VII
Les Bongos. — Aire, limites et population du pays des Bongos. — Vassalité.
— Dépeuplement. — Couleur rouge de la peau. — Largeur du crâne. — Cheveux. — Climat. — Tubercules sauvages. — Chèvres et chiens. — Armes de chasse. — Villages et cases. — Hauts fourneaux. — Monnaie de fer. — Armes. — Sculpture. — Pénates. — Instruments de musique. — Caractère de la musique des Bongos. — Corpulence des femmes. — Vénus hottentote.
— Mutilations. — Flèches empoisonnées. — Jeux. — Mariages. — ;Moralité.
— Obsèques. — Tombeaux. — Crainte des esprits. — Sorciers. — Particularités du langage. — Unité des peuplades africaines. — Extermination
de la race.
Je me propose, dans ce chapitre, de parler d'une peuplade qui, bien que visiblement sur son déclin, présente encore par ses traits" nationaux, par son idiome, par ses coutumes d'un caractère si tranché, un véritable type de la vie africaine. Appartenant au passé, non moins qu'au présent; sans histoire, sans traditions précises, elle va, disparaissant comme un souvenir que le temps emporte et qui tombera dans l'oubli. Mais si un biographe, en retraçant l'existence de quelques individus, leurs qualités et leurs passions, représente toute une époque, nous pouvons étudier avec intérêt la vie qu'on mène sur ce point imperceptible du continent mystérieux, certains que nous sommes de trouver là de précieux éclaircissements. De môme que la goutte d'eau, qu'entraîne une rivière, suit sa route et apporte son tribut à l'Océan, chaque groupe humain, si infime qu'il puisse être, participe au mouvement général, ainsi qu'aux changements qui résultent de l'activité des peuples, soit qu'il y travaille, soit qu'il les subisse. Il n'en est pas un seul qui n'ait eu quelque rapport avec la condition actuelle des états primitifs, et qui ne puisse nous servir à expliquer ce que nous entrevoyons de ce centre africain toujours si ténébreux. Par contre, notre description rentrera jusqu'à un certain point dans le domaine de l'archéologue, et pourra offrir à celui-ci quelque attrait. Un peuple encore enfant est mieux
caractérisé par ses produits industriels (pic par ses habitudes, <pii peuvent être purement locales, ou par les renseignements qu'il donne sur lui-même, et qui, exprimés dans un langage informe, sont souvent mal interprétés. Mais les œuvres ne laissent aucun doute; et si nous avions de ces témoignages en plus grand nombre, nous comprendrions mieux le premier état de mainte nation, qui aujourd'hui est parvenue à un haut degré de culture.
De tous les Africains de la région qui nous occupe, les <rens avec lesquels j'ai eu le plus de rapports ont été les Bongos; ce sont eux qui m'ont fourni la majorité de mes porteurs, et c'est parmi eux que j'ai séjourné le plus souvent et le plus longtemps. J'ai donc pu m'initier à leurs mœurs, à leurs coutumes et, dans une certaine mesure, m'approprier leur dialecte *.
Le pays actuel des Bongos est situé entre le sixième et le huitième degré de latitude nord, à la limite sud-ouest du bassin de la rivière des Gazelles, et sur la plus basse des terrasses qui paraissent servir de transition entre le plateau élevé, dont la croûte est ferrugineuse, et les plaines alluviales que traversent tous les affluents de la rivière. Ce territoire, qui s'étend du Roah au Pângo, embrasse le cours moyen de presque tous ces affluents. Sa longueur est de cent soixante-quinze milles, sur un peu plus de quarante de large, du sud-est au nord-ouest. Comme superficie, il a à peu près la même étendue que la Belgique; mais, sous le rapport de la population, il peut être comparé aux provinces septentrionales de la Suède et de la Nonvége ou aux plaines de Sibérie. C'est une solitude ayant, en moyenne, onze ou douze habitants par mille carré. Au nord, ce territoire n'est séparé de celui des Dinkas, qu'il rejoint au nord-est, que parle petit pays des Diours. Il est borné au sud-est par les Mittous et par le Roah; à l'ouest, par les Golos et les Schrcs, qui sont riverains du Pângo; au sud, par la branche orientale du grand pays des Niams-Niams. Entre ceux-ci et les Bongos sont enclavés les établissements des Bellandas et des Baboukres.
Lorsque, il y a dix-huit ans, les gens de Khartoum pénétrèrent jusque-là pour la première fois, ils trouvèrent tout le pays divisé en petites communes indépendantes, et vivant entre elles dans une anarchie complète. Nulle part ils n'y rencontrèrent
1. Voy. Linguistiche Ergebnisse einer Beise nach Central Afrika, par le docteur G. Schweinfurth. Berlin, Wiegand et Hempel, 1873.