‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 116 sur 251 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

celle organisation qui existe chez les Dinkas, où des districts entiers se réunissent et opposent à l'ennemi des forces considérables. Chaque village avait simplement son chef, qui, en vertu d'une fortune supérieure à celle des autres habitants, exerçait une certaine autorité, et qui parfois tirait un prestige additionnel de son habileté comme magicien. Il en résulta qu'au lieu d'avoir à combattre une armée nombreuse et bien disciplinée, les envahisseurs ne rencontrèrent de résistance que sur quelques points, et en triomphèrent aisément. Leurs soldats, pleins de zèle, ne se croyaient pas seulement excusables de commettre sur des païens des outrages de toute sorte; la religion qu'on leur avait donnée leur enseignait que tous ces actes de violence étaient méritoires aux yeux d'Allah. Ce fut donc pour eux chose facile que de renverser les faibles autorités du pays ; et, dans l'espace de quelques années, tout le territoire fut partagé entre les marchands de Khartoum, dont l'esprit d'entreprise, allumé tout à coup par le récit exagéré des bénéfices qu'avaient faits les premiers explorateurs du Haut-Nil, était devenu d'une activité remarquable.

Les indigènes furent réduits sans peine à l'état de vasselage ; et pour qu'ils fussent à la fois plus étroitement surveillés et plus sous la main de leurs oppresseurs, on les contraignit d'habiter près des zèribas, qui s'établissaient de toute part. Grâce à l'application de ce système, les traitants purent occuper la contrée d'une manière permanente, ce qui était l'objet de leurs désirs. Placé entre les Niams-Niams et les Dinkas, le territoire des Bongos avait le double avantage d'être voisin de l'embarcadère, et, par sa position avancée, de fournir d'excellents quartiers aux bandes qui vont chercher l'ivoire dans les districts du sud. En outre, pendant que les Dinkas belliqueux ne laissaient aux envahisseurs nulle chance de réussite, les Bongos n'étaient pas seulement dociles, mais adonnés à l'agriculture, et contribuaient largement à la subsistance des garnisons. Si d'abord quelque soulèvement se produisit de temps à autre, l'opposition succomba bientôt sous l'effet de cette devise des vainqueurs: Divide et imper a.

Les Diours, les Golos, les Mitions et quelques autres petits groupes partagèrent le sort des Bongos, si bien qu'au bout de dix ans plus de quatre-vingts zèribas étaient fondées entre le Rohl et le Biri. Plus de la moitié de la population était esclave, le reste n'avait échappé à la servitude qu'en émigrant. Une

partie s'étail réfugiée chez les Dinkas; d'autres communes avaient cherche asile du côté des Niams-Niams, où les montagnes les protégèrent pendant quelque temps; mais les Nubiens ne tardèrent pas à les poursuivre, et les délogèrenl graduellement de leurs positions.

Il est hors de doute que, pendant les premières a mire-, les vainqueurs n'aient traité le pays de la façon la plus odieuse. De grands espaces, autrefois cultivés, et où s'élevaient de gros villages dont les vestiges se voient encore, n'offrent plus maintenant que ruine et désolation. Garçons et filles, enlevés par milliers, furent vendus au loin. De même qu'un parvenu croit sa fortune de fraîche date inépuisable, les Nubiens regardaient leur nouvelle possession comme devant toujours produire; ils y vivaient en orgies perpétuelles, comme des singes dans les champs de doura de Ghédaref et du Taka. Avec le temps, ils reconnurent que la valeur du terrain qu'ils s'étaient adjugé dépendait surtout de la force vive, dont ils disposaient avec tant d'imprévoyance; ils apprirent à considérer les bras et les jambes de leurs sujets au point de vue de la culture du sol et du transport des marchandises. Mais la population avait alors diminué au moins des deux tiers. D'après le compte que j'ai fait avec soin des huttes qui entourent les zèribas, et du nombre de porteurs prélevés dans chaque district, j'estime qu'il n'y a pas actuellement plus de cent mille âmes sur une aire de près de neuf mille milles carrés.

A leur premier débarquement les gens de Khartoum entrèrent en relations avec les Dinkas; ils en obtinrent des porteurs et des interprètes pour continuer leur route, et apprirent de ceux-ci les noms des diverses tribus. Dans cette région, chaque peuplade a, pour désigner ses voisins, une appellation différente de celle que lesdits voisins se donnent à eux-mêmes. Il en est ainsi pour les rivières, qui ont autant de noms qu'il y a de tribus sur les territoires qu'elles arrosent. Les Nubiens ont donc adopté les appellations dinkas de Diours, de Niams-Niams et de Dohrs, pour désigner les Louons, les Zandès et les Bongos. Toutefois, depuis leur établissement chez ces derniers, ils ont renoncé au nom dinka et adopté celui de Bongos, que se donnent toujours les indigènes. D'après la formation du pluriel en arabe, celui de Dohr est Dcrahn, et celui de Niam-Niam est Niamàniam.

Les Bongos ont la peau d'un brun-rouge pareil à celui du ter-

Page 1