CHAPITRE VIL
rain qu'ils occupent; les Dinkas, d'autre part, sont noirs comme l'alluvion de leur sol natal. Ce fait rappelle la théorie de Darwin sur la « ressemblance protectrice » qu'il y a entre l'aspect des animaux et celui de leur habitation ou de leur refuge. Bien que dans le cas dont il s'agit cette ressemblance soit purement accidentelle, nous croyons cependant qu'elle mérite d'être signalée.
Tout voyageur qui a traversé le pays des Chillouks, celui des Noucrs et celui des Dinkas reconnaîtra tout de suite, en arrivant chez les Bongos, le commencement d'une nouvelle série de peuplades d'autre race, série qui s'étend vers le sud. De même que les arbres et les plantes sont les enfants du sol qui les porte, de même ici l'espèce humaine paraît être en rapport extérieur avec le terrain qui prédomine autour d'elle. Les Chillouks, les Noucrs et les Dinkas, nous le répétons, originaires d'un pays alluvial où le sol est très-sombre, présentent une différence marquée avec les habitants du plateau ferrugineux, qui, malgré la diversité de langage et de manière de vivre, sont reliés par les mêmes traits caractéristiques. Les plus importantes de ces tribus de la contrée du fer sont les Bongos, les Mittous, les Niams-Niams, les Krédis, qui tous se font remarquer par leur complète indifférence pour l'élève du bétail. Tous également, surtout les femmes, se distinguent par la couleur rougeâtre de leur peau, qui souvent est presque de la teinte du cuivre.
On ne peut pas nier que cette complexion d'un brun-rouge ne se rencontre ailleurs, même parmi les gens les plus foncés des basses terres; mais la différence qu'elle y présente avec le teint général des Bongos ne peut s'exprimer que par le contraste qu'offrirait, pour le vert, une feuille de camélia pourvue de son épidémie avec une autre à laquelle on l'aurait enlevé.
Bien que, chez tous les peuples, la coloration de la peau varie d'une manière considérable quant à la nuance, on peut affirmer que dans l'ensemble il y a quelque chose d'invariable, ce qu'on peut appeler le fond du teint, et qui est l'un des caractères distinctifs de la race. Gustave Fritsch, dans son ouvrage sur les habitants de l'Afrique australe, a étudié ce caractère avec beaucoup d'attention; et, au moyen d'une table ingénieuse, où toutes les nuances de la peau sont inscrites d'après leur degré d'intensité, il a clairement expliqué les signes caractéristiques des Hottentots, des Bushmen et des Gafres.
Il est certain (pie parmi les Bongos vous trouvez des individus
qui sont d'un noir d'ébène; cela n'empêche pas qu'ils n'aient clans leur couleur quelque chose d'essentiellement distinct de celle des vrais Éthiopiens. Que la nuance soit plus ou moins claire, plus ou moins foncée , la différence persiste. J'ai eu maintes fois l'occasion de le remarquer dans les zèribas, où les métis de Nubiens et de Bongos sont très-nombreux. Le fait m'a paru concluant.
Pour rendre en peinture cetle nuance particulière, il faut employer largement la couleur qui porte le nom de rouge pompéien. Un artiste de Rome a fait, à l'huile, le portrait d'un Bongo que j'avais ramené d'Afrique. J'observai que. le peintre donna à ses chairs, pour teinte fondamentale, une couleur qui avait tout à fait la nuance du. foie, ce qu'on peut appeler un rouge hépatique ; tandis que pour les indigènes de Dongola et de Berber, ou même lorsqu'il peignit de vrais Arabes, qui n'étaient pas moins foncés que le Bongo, il n'employa pas de rouge, et prit pour base une espèce de jaune. Ce procédé de l'artiste confirmait la distinction que j'avais déjà faite et qui existe réellement.
Les Bongos, ainsi que les Niams-Niams, les Mittous et les Krédis, sont rarement de grande taille. Sur les quatre-vingt-trois hommes que j'ai mesurés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui atteignît un mètre quatre-vingt-dix centimètres. Chez eux, la taille moyenne ne me paraît pas excéder un mètre soixante-dix. Ils n'ont pas la gracilité des peuplades qui habitent les terres d'alluvion, et s'en distinguent par des membres plus vigoureux, des muscles plus saillants, une tête large et des épaules massives. Dinkas et Bongos me semblent fournir deux types frappants des races qu'ils représentent, et dont ils montrent les principaux caractères dans leurs statures, leurs complexions el dans la forme de leurs crânes. Je ne me rappelle pas un seul Bongo ayant la tête longue et étroite, ce qui est général chez les Dinkas. Tous ceux dont j'ai mesuré le crâne, et ceux-là sont nombreux, doivent être classés parmi les sous-brachycéphalcs. Ils paraissent eux-mêmes avoir conscience de ce trait caractéristique. Je me souviens d'une discussion qui s'était élevée au sujet d'un enfant qui ne parlait pas encore; on se demandait si c'était un Bongo ou un Dinka. L'un des interprètes examina la tête du bambin avec attention, et déclara nettement que c'était un Bongo. Questionné par moi sur les motifs qui le faisaient se prononcer avec tant d'assurance, il me répondit que la largeur de la tête ne laissait aucun doute sur le fait; et il ajouta, joi-