‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 123 sur 251 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

facile à digérer que la chair fraîche. Il ne saurait d'ailleurs être question de goût avec des gens qui ne reculent pas devant la nourriture la plus révoltante. Chaque fois que j'ai fait tuer un bœuf, j'ai vu mes porteurs se disputer avidement le contenu de la panse, de môme que les Esquimaux qui prennent la seule idée qu'ils puissent avoir des légumes dans ce que leur fournit l'estomac des rennes. J'ai vu les Bongos arracher avec calme les vers qui tapissent tout l'appareil digestif du bétail de cette région, — d'affreux amphistomes, — et s'en emplir la bouche. Après cela je n'ai pas été surpris de ce qu'ils tiennent pour gibier tout ce qui grouille et ce qui rampe, depuis les rats jusqu'aux serpents; et de leur voir manger sans répugnance du vautour puant la charogne ; de l'hyène galeuse, de Yhétéromètre palmé, gros scorpion terrestre; des chenilles et des larves de termite à l'abdomen huileux.

Ayant donné ces détails sur la vie matérielle des Bongos, occupons-nous des arts par lesquels, même à ce degré inférieur, l'homme cherche à améliorer son existence et à l'embellir. L'habitation qui fixe plus ou moins l'individu au sol, dont il obtient sa nourriture ; le foyer, ce noyau de la famille, d'où la société humaine tire son origine, appelle d'abord notre attention.

Lorsque les gens de Khartoum arrivèrent dans le pays, les Bongos, difféi ant en cela des tribus voisines, habitaient de grands bourgs entourés de palissades, comme le sont maintenant les zèribas. On ne voit plus aucun de ces villages; les districts occupés n'offrent à présent que des enclos épars, et de petits groupes de huttes, ainsi que chez les Dinkas et chez les Niams- Niam's : il est très-rare que plus de cinq ou six familles habitent le même endroit.

i Les anciennes communes, paraîtrait-il, se constituaient de préférence autour d'un grand et bel arbre, figuier, bassia ou tamarinier, qui fréquemment a survécu au village, et qui seul indique la place où furent les cases détruites. C'est encore à l'ombre d'une cime touffue que l'on trouve généralement les Bongos, jouissant de la clarté et de l'espace qui manquent dans leurs étroites demeures privées de lucarnes. Autour de la hutte, sur une aire considérable, le sol est parfaitement nettoya et nivelé, ce point étant l'endroit où les femmes se livrent à leurs travaux. C'est là que le grain est battu, vanné, pilé dans des mortiers de bois, ou écrasé sur la pierre; que les feuilles de tabac sont étendues pour sécher; que l'on dépose les paniers

de fruits et de champignons el que l'on culasse les racines nutritives. Chiens et volailles semblenl également se plaire à l'abri de celle feuillée majestueuse; et les petits enfants, occupés de leurs jeux, y complètent la scène idyllique de la vie africaine.

Pour l'érection de la case il n'esl pas de tribu, dans toute la province du Ghazal, qui se donne autant de peine que les Bongos. Bien que la forme en soit invariablement conique, les bulles de cette peuplade n'en présentent pas moins une grande diversité. Nous avons déjà esquissé le plan général de leur architecture. Des troncs d'arbres placés verticalement, des branchages tressés, des bambous, de l'argile provenant d'une termitière, des herbes solides et de la filasse de grewia entrent dans leur construction. Rarement ces cases ont plus de vingt pieds de diamètre et de vingt pieds de hauteur. La porte en est si petite qu'on ne peut la franchir qu'en rampant; elle est fermée par une claie posée entre deux poteaux et qui se pousse à volonté en dedans ou en dehors. A l'intérieur, le sol, formé d'argile, est parfaitement uni. Comme chez les Diours, il est battu par les femmes à l'aide de grands morceaux d'écorce, et de telle façon qu'il est à la fois à l'épreuve de l'humidité et de l'invasion des fourmis blanches. La literie, qui, en général, consiste en peaux de bêtes, — les Bongos ne faisant guère de nattes, — est posée sur cette aire unie et sèche. Une branche d'arbre, dépouillée de son écorce et de ses aspérités, soutient la tête du donneur.

Dans chaque maison se trouve un récipient conique appelé gâllotoh et où l'on serre le grain; il est placé sur des piliers plus ou moins élevés, pour que les provisions qu'il renferme soient à sec et hors de l'atteinte des rats et des termites. Ce genre de magasinage se voit généralement en Afrique depuis le Damerghoiu province du Soudan-Central, jusque chez les Bétchuanas et les Cafrcs.

Toutes les habitations des Bongos, petites ou grandes, se font remarquer par un détail que l'on peut appeler caractéristique. Dans chaque hutte, le sommet de la toiture est pourvu d'un bourrelet circulaire, fait en chaume avec le plus grand soin, bourrelet qui sert de siège et qui porte le nom de gogne; il c ! entouré de six ou huit morceaux de bois courbes, se projetant au dehors, et formant une ceinture cornue à la pointe du toit. De cette banquette, particulière aux demeures des Bongos, vous embrasse/ du regard toute la campagne couverte de ses hautes moissons.

Il y a dans cette région une telle quantité de fer qu'il est na-

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