CHAPITRE VIL
vite. Où il domine, tout caractère de race, tout vestige du passé disparaît; et de la terre qu'il occupe, il fait une solitude désolée.
Ceux qui ont connu le pays avant l'arrivée du fléau, m'ont donné de longs détails sur l'industrie des habitants. Dans les grands bourgs se voyaient des rangées de personnages en bois, placées à l'entrée des palissades, pour en décorer la porte ; ou près des cases des nyêrés, c'est-à-dire des chefs, pour perpétuer le souvenir de quelque mort célèbre. J'ai trouvé moi-même dans un district de l'ouest, à Mouhdi, un de ces monuments commémoratifs érigé sur la tombe d'un chef appelé Yanga. Parfaitement conservées, et de grandeur naturelle, les figures représentaient le nyêré suivi de ses femmes et de ses enfants, et, selon toute apparence, sortant du tombeau avec sa famille. La curieuse conception des figures, et la manière dont elle était rendue, m'intéressèrent vivement. Ces reproductions de la figure humaine s'appellent moiôgô-guy. J'avais pensé d'abord que c'étaient des idoles, pareilles à celles que le fétichisme a fait élever sur la côte occidentale; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur. L'objet de ces images est simplement de consacrer le souvenir d'une personne défunte, ainsi que le prouve le terme de Moiôgô- Koumarah (la Figure de l'Epouse) appliqué à la statue que le veuf élève pieusement en mémoire de la femme regrettée, statue qui est placée dans la hutte comme une sorte de pénale. Si grossiers qu'ils puissent être, ces essais de sculpture n'en révèlent pas moins, pour les arts plastiques, une aptitude, qui est loin d'être méprisable ; le soin même avec lequel ils ont été faits, la peine que s'est donnée l'auteur pour traduire sa pensée, montrent l'importance que l'on attachait à ces œuvres. Dans tous les cas les Bongos trouvent à ces effigies un mérite incomparable, et se persuadent qu'elles reproduisent trait pour trait les gens qu'elles représentent. Pour compléter l'illusion, ils les paraient souvent de colliers et d'anneaux et leur mettaient de véritables cheveux.
Différents voyageurs ont vu, dans quelques autres parties de l'Afrique, des images en bois du même genre, et les ont prises pour des divinités; mais il est possible que là-bas, comme chez les Bongos, ce soit des monuments funèbres.
Ici, lorsqu'un homme avait été assassiné, une pareille effigie en perpétuait le souvenir; et l'impression causée par cette figure était souvent des plus vives. Un notable du pays me racontait
à ce propos, qu'autrefois dans les fêles les meurtres étaient communs. Lorsque la moisson avait été abondante et que les greniers étaient remplis, me disait-il, on se réunissait pour boire. L'ivresse arrivée, les querelles s'engageaient; et, au milieu des coups, la voix du nyêré n'était plus entendue. Maintenant, ajoutait l'Ancien, lorsque les Turcs veulent punir un meurtrier, ils lui prennent ses femmes et ses enfants, l'obligent à leur payer une grosse amende, sous forme de fer, et à donner quelque chose à la famille du mort. Mais autrefois c'était bien différent : les amis du défunt se chargeaient de la punition ; ce qui demandait souvent de la ruse, car le coupable n'était pas toujours facile à découvrir. Lors donc que le meurtrier n'était pas connu, celui dont on avait tué le frère, l'ami, ou peut-être la femme, préparait une figure ressemblant à la victime de manière à s'y tromper. Puis il invitait tous les hommes du district à une grande fête, où le léghuy ! circulait abondamment. Quand l'ivresse était venue, au milieu des chants et de la danse, il introduisait brusquement l'image qu'il avait faite. A cette apparition, dont l'effet se produisait toujours, le coupable se trahissait en voulant fuir. Le vengeur le saisissait alors et disposait de lui comme il l'entendait.
Tous les Bongos sont passionnés pour la musique. En dépit de la grossièreté de leurs instruments, — la petite guitare des Niams-Niams leur est même étrangère, — ils passent une partie du jour à s'accompagner leurs chants mélancoliques. Tous sont musiciens , et depuis l'enfance. Les moindres matériaux leur suffisent : un simple fétu, et ils s'en font un pipeau.
Ils se fabriquent encore, sans beaucoup plus de frais, un instrument qui rappelle le goubo des Zoulous. C'est un arc fait en bambou, et dont la corde est frappée avec le brin d'un éclat du même bois. Ailleurs, une calebasse forme la boîte sonore; ici, l'une des extrémités de l'arc est placée entre les lèvres, où elle est retenue d'une main; et c'est la bouche qui remplit l'office de corps résonnant*
D'autres fois l'arc est fiché en terre ; la corde est attachée audessus d'une cavité, recouverte d'un morceau d'écorce, ayant une ouverture pour le passage du son. L'une des mains s'applique tantôt sur une partie de l'instrument, tantôt sur une autre, pendant que la corde est touchée, grattée ou frappée avec le brin