CHAPITRE VIL
de bambou. Il en résulte un sussure très-diversifié, des modulations en sourdine, réellement agréables, et que le musicien produit souvent pendant une heure de suite. C'est le passetemps habituel des jeunes chévriers; ils s'y appliquent avec ardeur ; et l'ingéniosité qu'ils déploient pour obtenir des sons variés et harmonieux, avec une pareille simplicité de moyens, témoigne d'un sens musical très-subtil.
Mais pour leurs festivals les Bongos ont des ressources d'une bien autre puissance, et composent des orchestres dont les effets peuvent se qualifier, à bon droit, de musique de chats affolés. Les coups incessants d'énormes caisses, les mugissements de trompes géantes, qui, pour leur facture, ont nécessité l'abatage de grands arbres, forment une basse sur laquelle se détache, par accès, l'éclat aigu de petites cornes sifflantes, et produisent un grondement infernal que l'écho du désert répète à une distance de plusieurs milles. Des centaines de femmes et d'enfants, armés de gourdes remplies de cailloux qu'ils secouent avec frénésie, ajoutent leur bruit de crécelle au tumulte; ou parfois remplacent ces grelots par des brindilles sèches, qu'ils frappent les unes contre les autres.
Les grands tubes de bois qui servent de trompes aux Bongos s'appellent manyinguys. Ils ont de quatre à cinq pieds de longueur; le sommet en est fermé et décoré de sculptures qui représentent presque toujours une tête humaine, surmontée fréquemment d'une paire de cornes. L'extrémité inférieure est ouverte; et près de la figure sculptée, au dernier quart de la trompe, est l'orifice dans lequel l'exécutant souffle de toute la vigueur de ses poumons.
Il y a un autre manyinguy dont la forme est celle d'une bouteille colossale. Pour en jouer, le musicien le tient avec les genoux, comme un violoncelle; mais parfois l'instrument est si gros et si lourd, qu'il est posé par terre, et l'exécutant s'incline pour en atteindre l'embouchure.
Les tambours des Bongos diffèrent de ceux qu'on voit chez la plupart des nègres de la partie nord de l'Afrique. Une portion de la tige d'un gros arbre — de préférence celle d'un tamarin, toutes les fois qu'on peut s'en procurer — est amincie par l'un des bouts et creusée complètement. Sur chaque ouverture est appliquée une peau de chèvre mégie, fortement tendue au moyen de lanières de cuir, qui forment lacets, et qui rattachent les deux peaux l'une à l'autre. Pendant les orgies nocturnes, un feu est
toujours entretenu pour sécher la peau des grosses caisses, que détend la rosée, ordinairement copieuse.
Les Bongos, de même que toutes les peuplades de cette région, fabriquent de nombreux instruments avec les cornes de différentes antilopes. Ces cornets, qu'ils appellent mangâls, ont trois trous, comme de petites flûtes, et produisent des sons analogues à ceux des fifres. On voit aussi, chez eux, un instrument à vent, long et mince, fait de bois et appelé mbourah. Cet instrument, qui s'élargit près de l'embouchure de manière à former une caisse sonore, a beaucoup de ressemblance avec le cornet d'ivoire que l'on rencontre chez différents nègres.
Il serait très-difficile de décrire exactement le chant symphonique des Bongos. Nous dirons seulement qu'il consiste en une espèce de caquetage, sorte de récitatif qui rappelle tantôt le jappement d'un chien, tantôt le gloussement d'une poule, et qu'interrompt, par instants, une enfilade de mots bredouilles à toute vapeur. Le début est toujours vif; puis sans distinction d'âge ou de sexe, chacun se met à glapir, à crier, à beugler de toutes ses forces. Peu à peu les voix, qui ont été crescendo, s'affaissent; le rhythme se ralentit, et le chœur s'éteint en un long gémissement. Il devient ainsi pareil aux chants funèbres que les cultes du Nord font dire sur les tombes, reflets douloureux d'un ciel de plomb ; mais tout à coup les voix éclatent de nouveau avec une furia indicible, et le contraste n'est pas moins saisissant que lorsque le soleil, déchirant la nue, brille soudain à travers la pluie.
J'ai souvent assisté à ces concerts; et chaque fois la musique des Bongos m'a paru être le fruit de l'instinct d'imitation, qui, plus ou moins développé, existe chez tous les hommes. Leurs orgies sonores m'ont toujours semblé n'avoir d'autre objet que de rappeler la furie des éléments. Pour représenter la rage d'un ouragan des tropiques, un instrument quelconque n'eût jamais pu suffire : ils ont multiplié les tambours, et ils les frappent violemment à coups de massue. Pour rivaliser avec les éclats du tonnerre, les rugissements de la tempête, le ruissellement de la pluie, ils forment un chœur où, par centaines, les gosiers les plus puissants réunissent et combinent leurs efforts. Pour rendre les hurlements des animaux terrifiés par l'orage, ils ont recours à leurs énormes trompes ; et ils prennent les flûtes et les fifres pour imiter le chant des oiseaux. Peut-être les roulements profonds du manyinguy, comme descriptifs des grondements du