‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 132 sur 251 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

quelque chose de la mandragore, qui fui l'objet d'une si étrange superstition dans le midi de l'Europe. Avec les bûchettes et les racines, alternent des serres d'aigle et de hibou, des dents de chien, de crocodile et de chacal, de petites écailles de tortue, des ongles d'oryctérope, et une foule d'autres objets que nous voyons dans les vitrines de nos cabinets d'histoire naturelle.

Les Africains, recherchant avec ardeur tout ce qui peut revêtir la forme d'un amulette, il est probable que les susdits objets tiennent, chez les Bongos, la place des versets du Coran, enfermés dans des sachets de cuir, et que les Nubiens portent sur eux par douzaines.

Mais les colliers ne suffisent pas à nos élégants; ils empruntent souvent aux femmes quelques-unes de leurs parures. Beaucoup d'entre eux se bordent les oreilles d'anneaux et de petits croissants de cuivre; d'autres se percent la lèvre supérieure pour y introduire soit un clou à grosse tête, également en cuivre, soit une plaque du même métal, ou plus fréquemment une bague ou un brin de chaume. La peau du ventre, au-dessus du nombril, est généralement incisée de manière à recevoir un petit morceau de bois, parfois même une assez grosse cheville. Des bracelets de fer décorent les poignets et la partie supérieure du bras. On voit d'autres anneaux taillés dans une peau d'éléphant ou de buffle, et qui ressemblent à de la corne. Le danga-bor, série d'anneaux qui forment brassard, a été décrit dans les pages précédentes.

Pour en revenir aux femmes, leur bonheur est de se distinguer par des ornements qui, pour nous, sont horriblement difformes. A peine mariées, elles se percent la lèvre inférieure et en élargissent l'ouverture en y mettant successivement des chevilles de plus en plus grosses, jusqu'à faire atteindre à la lèvre six fois son volume primitif. La cheville est cylindrique et finit par avoir un pouce de diamètre; elle est exactement pareille à celle que portent les femmes des Mousgous. De cette façon, la lèvre d'en bas s'allonge et dépasse l'autre, qui est également trouée, mais ne reçoit qu'une plaque ou une chevillette de cuivre à tête de clou, parfois un anneau, ou un brin de paille de la grosseur d'une allumette.

Des brins de chaume sont insérés dans les narines, jusqu'à trois de chaque côté. Un anneau passé dans la cloison du nez, de la même manière qu'on le fait ailleurs pour les buffles, les taureaux et autres bêtes domestiques que l'on veut rendre irai-

tables, est ici très en vogue. Disons qu'il est rare de rencontrer tous ces ornements chez la même personne. La cheville que les femmes mariées ont dans la lèvre inférieure est le seul bijou qui soit d'un usage général; mais il est le signe caractéristique de la race, ce qui le rend indispensable.

Le genre national, toutefois, paraît être de se larder; il n'est pas une saillie de la chair, pas un pli de la peau qui ne serve de prétexte à perforation. Les oreilles ne sont pas seulement ourlées d'anneaux et de croissants de métal; la conque elle-même est trouée, et jusqu'à une demi-douzaine de petites boucles de fer sont suspendues au lobe. Il y a des merveilleuses dont le corps est orné de la sorte en une centaine d'endroits.

Le tatouage, chez les femmes, est limité à la partie supérieure du bras. Des zigzags, des lignes parallèles, ou des rangées de points, souvent en relief, sont les trois formes, dont les combinaisons différentes servent de marques distinctives. Beaucoup d'hommes ne sont pas tatoués; chez ceux qui présentent cet ornement, des lignes parallèles s'étendent sur la poitrine et sur l'abdomen, d'un côté à l'autre; parfois le haut du bras seulement est décoré. On voit enfin des individus qui ont leur tatouage sur le cou et de chaque côté des omoplates.

Mais une dame bongo ne se trouverait pas en toilette si elle n'avait pas aux poignets, aux bras, surtout à la cheville, de lourds anneaux de fer et de cuivre qu'elle fait sonner en marchant. Au cliquetis caractéristique de ces fers, on reconnaît, même de loin, si c'est une femme ou un homme qui s'approche.

Il paraît d'abord impossible que la patience humaine se soumette à un plus grand martyre par dévouement à la mode; et cependant les Mittous nous en fourniront la preuve.

Dans toute la partie septentrionale du pays que j'ai visité, le cuivre a, depuis quelque temps, pris une valeur monétaire qui en a fait un moyen habituel d'échange. La verroterie se déprécie de plus en plus ; il y a des années qu'on cesse de la regarder comme un trésor, de l'enfouir dans la terre, ainsi qu'on le faisait autrefois; et chez les Bongos elle n'a plus d'autre usage que de satisfaire la vanité des femmes.

A l'époque où les seules relations que le pays eût avec les musulmans se bornaient à quelques affaires traitées de loin en loin avec les Baggaras, par l'entremise des Dembos, tribu chillouk alliée aux Diours, les cauries étaient fort recherchées; aujourd'hui ces coquilles ont perdu ici toute valeur.

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