‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 135 sur 251 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

témoins arrivés chez les Bongos à l'époque où ceux-ci étaient libres, concordant avec mes observations, auxquelles s'ajoutent les renseignements que les indigènes m'ont fournis, je peux déposer d'un certain nombre de laits, dont j'abandonne l'analyse scientifique à ceux qui fouillent le terrain glissant de la psychologie des peuples.

Chez les nations voisines, et dans les tribus dont on m'a parlé, le nombre de femmes que peut avoir un homme dépend exclusivement de la fortune de celui-ci. Chez les Bongos il paraît y avoir une limite : le maximum est de trois épouses.

Ici, comme dans tout pays africain, il est impossible d'obtenir une jeune femme sans l'acheter. Si l'on est trop pauvre, il faut se contenter d'une vieille, ou rester garçon. Le prix courant d'une jeune fille est de vingt fers de lance et de dix plaques de fer, pesant chacune deux livres. En cas de divorce, le père de la femme est tenu de rembourser au moins une partie du prix d'achat, et la totalité si le gendre garde tous les enfants, y eût-il dix ans que la somme a été versée. Le divorce permet naturellement à la femme de convoler de nouveau ; il est prononcé d'après des règles fixes; la stérilité, par exemple, peut toujours y donner lieu. Dans les cas d'adultère, le mari cherche à tuerie séducteur; et la coupable est fouettée d'importance.

Chez les Bongos, l'homme qui a été circoncis ne doit pas espérer de faire un beau mariage. Les familles sont nombreuses ; il est rare qu'une épouse ait moins de cinq enfants ; six est le chiffre ordinaire, et douze le maximum.

La femme accouche debout, les bras étendus sur une pièce de bois horizontale qui la soutient. Le cordon, tranché avec un couteau, est coupé très-long et ne reçoit aucune ligature. Il n'y a pas de fête à l'occasion de la naissance.

Mis dans un sac en peau de chèvre, l'enfant est porté sur le dos de sa mère, et allaité jusqu'à l'âge de deux ans. Pour le sevrer, ce qui n'arrive jamais que lorsqu'il peut courir seul, la nourrice se barbouille les mamelons avec une substance amère, et se couvre les seins d'une pâte composée de la pulpe des feuilles de certaines capparidées, pétrie avec de l'eau ; sorte de cataplasme qui fait passer le lait.

Une coutume évidemment inspirée par un sentiment de délicatesse que l'on ne trouve pas chez la plupart des habitants de l'Europe, défend aux Bongos, ainsi qu'aux peuplades voisines, de conserver la nuit, dans la même case que ses parents, l'enfant

qui n'est plus à la mamelle. Les aînés ont leur hutte particulière, mais seulement pour dormir ; ils prennent leurs repas avec le reste de la famille. A cette coutume s'ajoute la règle que nous observons nous-mêmes, de ne pas marier les garçons avant dixsept ou dix-huit ans, et les filles avant quatorze ou quinze.

Les usages des Bongos, relativement aux funérailles, ne sont pas moins remarquables. Dès que la mort est arrivée, le défunt est placé dans la même attitude que les momies péruviennes. On lui rapproche les genoux du menton, et il est maintenu dans cet accroupissement par un lien qui lui passe sur la tête et sous les jarrets. Réduit de la sorte au plus petit volume possible, il est cousu dans un sac de cuir, et déposé dans une fosse profonde. Une pièce de bois, d'environ quatre pieds de longueur, est placée verticalement dans le trou ; puis une espèce de niche est construite de façon à empêcher la terre, qui remplira la fosse, de peser sur le corps.

Cette précaution est également prescrite par la loi musulmane, qui, clans ce cas, ainsi que dans beaucoup d'autres, a probablement suivi une coutume africaine.

Nous avons dit que les Bongos, par un motif qui peut-être donnerait beaucoup à réfléchir, ont la curieuse habitude d'orienter les deux sexes à l'opposé l'un de l'autre; ils enterrent les hommes la figure vers le nord, et tournent les femmes du côté du sud. Quand la fosse est comblée, un tas de pierres cylindrique, maintenu par des piquets plantés en cercle, est élevé sur la tombe. On pose sur cette pile un vase de terre, généralement celui dont le défunt se servait pour boire.

C'est toujours près des huttes que se trouvent les tombeaux. Outre les pierres qui les recouvrent, la place en est indiquée par de longues branches fourchues, portant de nombreuses entailles, et dont les bouts sont aiguisés de manière à figurer des cornes. Avec leurs incisions, ces perches votives me représentaient le budget de l'Angleterre sous Guillaume le Conquérant. Leur nombre, sur chaque tombeau, varie d'un à cinq. Il y a longtemps que leur sens allégorique est oublié; malgré tous mes efforts je n'ai jamais pu en avoir une explication satisfaisante. A toutes mes questions les Nubiens répondirent ce qu'ils avaient dit à Von Heuglin: que chacune des entailles marquait un ennemi tué dans le combat par le défunt. Mais les naturels m'affirmaient que c'était une erreur, et se défendaient vivement d'avoir jamais eu la pensée de tenir registre des actes sanguinaires d'un mort.

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