‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 136 sur 251 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le môme genre de sépulture se retrouve chez des peuplades voisines : les Mittous et les Madis ; et par les urnes funéraires qui les décorent, les tombes des Mousgous rappellent celles des Bongos.

En cas de décès, tous les voisins sont invités aux funérailles et la bière coule en abondance. Tout le monde prend part à l'érection du monument, à la pose des piquets et des fourches, à celle du vase qui surmonte le cairn ; puis les assistants décochent, aux piliers fourchus, des flèches qui pénètrent dans le bois et qu'on y laisse. J'ai vu souvent des tombes porter encore ces flèches d'adieu.

Les Bongos n'ont pas la moindre conception de l'immortalité; ils ne se doutent pas plus de la transmigration des âmes que de l'existence de l'Océan. J'ai essayé maintes fois, et par tous les moyens, de sonder leur for intérieur et de deviner l'énigme qu'il renferme, mais sans y parvenir. Il est possible que la croyance à une autre vie soit indigène en Afrique; toutefois je me demande si, dans leur développement religieux, les Égyptiens n'ont pas suivi les inspirations de l'Asie. Dans tous les cas ce serait une erreur de vouloir expliquer la résignation stupide des immolés du Dahomey par une théorie de leur foi à l'immortalité de lame.

Toute religion, dans le sens que nous donnons à cette parole, est étrangère aux Bongos. En dehors du terme loma, qui signifie également heur et malheur, ils n'ont pas, dans leur idiome, un seul équivalent du mot divinité. Ils appliquent, il est vrai, le nom de loma à l'Être suprême qu'ils entendent continuellement invoquer par les Nubiens. Quelques-uns, pour désigner le Dieu des Turcs, se servent de loma-gôboy qui veut dire le Supérieur ; mais l'idée fondamentale est toujours celle de bonne ou mauvaise chance. Si quelqu'un est malade, c'est le fait du loma; s'ils ont perdu au jeu, s'ils reviennent de la chasse sans gibier ou d'une campagne sans butin, ils disent : loma nya, je n'ai pas de loma.

Les prières des mahométans ont reçu d'eux le nom générique de malah; mais évidemment c'est un dérivé du nom d'Allah qui revient sans cesse dans les dévotions de leurs oppresseurs ; et ils n'emploient ce terme religieux que pour désigner un acte qui leur est complètement étranger.

Toutefois les esprits malfaisants, qui passent pour habiter les forêts ténébreuses, et qui inspirent aux Bongos une frayeur extraordinaire, ont des appellations indigènes. Ces êtres redoutables, ainsi que le diable, les sorciers et les sorcières, portent en

commun le nom de bitâbohs; lundis que les esprits des bois se désignent spécialement par celui de rongas. Sont compris dans cette dernière désignation les hiboux de différents genres, qui dans le pays sont principalement les strix leucotis et capensis; les chauves-souris, surtout le megadermafrons, qui est très-nombreux et qui vole en plein jour d'arbre en arbre; enfin le ndorr [galago senegedensis), demi-singe à gros yeux rouges, à oreilles dressées, qui fuit la lumière jusque dans le creux de arbres, d'où il ne sort que la nuit. D'autres bêtes nocturnes inspirent également une vive frayeur, non pas à cause du mal qu'elles peuvent faire par leurs armes personnelles, mais en raison de leur pouvoir occulte.

Pour échapper à l'influence de ces mauvais esprits, les Bongos n'ont pas d'autre moyen que l'emploi des racines magiques, dont leurs sorciers de profession font commerce, de même que les fakis vendent des amulettes et des versets du Coran. Il est trèsrare que, dans le pays, on fasse usage de l'exorcisme, qui, chez les Dinkas, est si profitable aux magiciens.

L'institution des coyours existe également chez les Bongos, où elle porte le nom de belomah. Toutefois, en cas de maladie grave, c'est généralement un sorcier dinka, de la tribu voisine, que l'on fait venir.

Pour les Bongos, ainsi que pour tous les nègres de ces contrées, il n'y a pas d'esprits bienfaisants; la seule chose que l'on puisse attendre du monde invisible, ou de ses représentants, est une influence maligne qui se traduit par des actes plus ou moins cruels. Tous les esprits sont mauvais ; ils n'en connaissent pas d'autres, et vous l'affirment. L'idée d'un Créateur ou d'un Pouvoir suprême leur est absolument étrangère.

D'après eux, on n'entre en communication avec les esprits qu'au moyen de certaines racines, qui permettent de conjurer le mal, ou qui donnent la faculté de jeter des sorts. A cette foi dans la magie peut s'attribuer l'influence que les chefs indigènes exercent sur la masse du peuple, en dehors de l'autorité dont ils sont revêtus. On en trouve la preuve chez les Baris, du haut Nil-Blanc, et chez cent autres peuplades, qui montrent la plus grande déférence à toutes les volontés de ceux qui les dirigent.

Il n'est pas demandé aux chefs bongos de faire pleuvoir; cette pratique est même inconnue dans le pays. Cela tient probablement à ce qu'il n'est pas nécessaire d'évoquer les nuages et de mettre ainsi à l'épreuve le talent du magicien.

Tous les vieillards, principalement les femmes, sont accusés

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