CHAPITRE VIL
d'entretenir des relations pins ou moins étroites avec les esprits. « Ces gens-là, vous (lisent les Bongos, vont errer dans les clairières, sans autre but que d'y chercher les racines magiques. En apparence ils dorment paisiblement dans leurs cases ; mais en réalité ils consultent les esprits du mal, afin d'en apprendre la manière de détruire leurs voisins. Ils fouillent le sol et en retirent les poisons dont ils se servent pour nous tuer. » Conséquemment, chaque fois qu'il arrive une mort innattendue, les vieilles gens en sont regardés comme responsables. Or il est avéré pour tout le monde que l'homme ne meurt naturellement que dans le combat, ou faute de nourriture. Malheur donc au vieillard chez qui, en pareil cas, on trouve des herbes suspectes; fût-il le père ou la mère du défunt, il est condamné.
Nulle part la foi à la sorcellerie n'est plus profonde, nulle part la recherche des faits occultes n'est plus attentive, la punition plus rigoureuse. Il en résulte que chez les Bongos la vieillesse est relativement rare, et que, par l'effet du contraste, le nombre des têtes blanches que l'on voit chez les Diours, leurs voisins, où le peuple ne croit pas à la magie, semble étonnant.
Les Nubiens confirment les Bongos dans toutes leurs superstitions, qu'à vrai dire ils partagent. Dans l'est du Soudan, pays d'islam, l'entretien roule constamment sur le sahâra, c'est-à-dire sur le sorcier; et les vieilles femmes sont fréquemment assimilées aux hyènes. La plupart des gens du pays tiennent pour certain que les sorcières ont la faculté d'aller, pendant la nuit, se loger dans le corps de ces animaux, où il est impossible de les reconnaître. Lorsque j'étais à Gallabat, il m'ariva d'envoyer un coup de fusil à l'une des hyènes qui infestaient le canton, et de m'attirer de la sorte les vifs reproches du cheik : sa mère, me dit-il, « était une femme-hyène ; comment pouvais-je savoir si je ne l'avais pas tuée? » Après cela je ne fus pas surpris d'entendre le gouverneur de la zèriba de Ghattas raconter ses luttes avec les sorcières, et se vanter d'en avoir fait mettre à mort une demidouzaine le même jour. Peu de temps après, sur la demande d'un Bongo, Idrîs ordonna l'exécution de deux vieilles femmes, et je ne parvins à lui faire révoquer la sentence qu'en le menaçant d'empoisonner ses fontaines.
Mais dans la frayeur que leur inspire la magie, se résume tout le fanatisme des Bongos; et de quel droit oserions-nous leur reprocher cette crainte? Malgré leur ignorance, ces êtres primitifs ont cent fois moins d'erreurs superstitieuses que beaucoup
de peuples qui se vaillent d'être plus civilisés qu'eux. Dans le libre état de nature, les germes de l'esprit humain se développent grossièrement, il est vrai, mais à leur minimum, et n'outre-passent jamais les limites, insoucicusement abandonnés qu'ils sont aux soins de la Providence. Plus voisins du prince des penseurs qu'on ne pourrait le croire, est l'homme qui se trouve au degré le plus bas du développement intellectuel *. Comme les individus, les peuples tournent dans un cercle où le vieillard se rapproche de l'enfance. Les Soudaniens musulmans ont des superstitions bien autrement nombreuses et puériles que celles des Bongos ; et l'on peut se demander, au point de vue des avocats fervents du culte de la nature, s'il n'aurait pas été plus heureux pour le pays que les disciples de Mahomet n'y fussent jamais entrés. Ils y ont apporté une religion dépourvue de toute morale, y ont introduit leurs vices, leurs maladies contagieuses, sans compensation aucune, et se sont abstenus d'y répandre les préceptes du Coran, qui es auraient obligés à voir des frères, au moins des semblables, dans ceux qu'ils oppriment.
Le système médical des Bongos est excessivement simple. En cas de maladie interne, dont on ignore la cause, le patient est couché par terre, à côté d'une marmite, et aspergé d'eau trèschaude au moyen d'une branche feuillue.
La chirurgie est un peu moins primitive. J'ai vu revenir un groupe de maraudeurs qui avaient été blessés chez les Dinkas, et dont la plupart avaient reçu de nombreux coups de lance. Le traitement, qui fut supporté avec le plus grand courage, consista
1. Iîoh und ungeschliffen zwar entwickelt sichin der freien Natur die Keimanlage des Menschengeistes %u ihren beschrœnkten, nie uberschrittenen Zielen, aber stets in sorglosem Vertrauen auf die Gunst der Vorsehung, und nœher, als man glauben mochte, stellt sich der Mensch auf der untersten Stufe geistiger Entwickelung zum Fùrsten der Denker. Nous avons traduit exactement cette phrase, qui nous parait contredire la pensée ordinaire de l'auteur, si amoureux de science et de recherche. L'état de nature, ainsi que l'enfance, est cruel : « Cet âge est sans pitié; » Schweinfurtlî nous le dira lui-même. Que chez des peuples trop fiers de leur civilisation relative, il y ait plus de fanatisme qu'à l'état de nature, c'est possihle; mais les monstruosités n'ont rien de commun avec le développement régulier des êtres, développement dont l'apogée est pour chacun l'état normal. Dans tous les cas, nous sommes étonnée de retrouver sous la plume d'un homme aussi éminent que le docteur ce lieu commun des germes confiés à la bonté de la Providence. Quand il s'agit d'un développement qui conduit à l'homicide, l'emploi du terme Gunst (bienveillance, désir d'être utile, protection affectueuse) est pour nous un abus de mots. Voir naître une frayeur sanguinaire, allant jusqu'à supprimer la vieillesse d'un pays ; être omnipotent et permettre un pareil délire, est loin de tout sentiment de bonté même pour les délirants. C'est toujours le cas de répéter, avec Gœthe, au sujet des idées courantes émises sans réflexion : Il y a si peu de voix, et tant d'échos!
(Note du traducteur.)