CHAPITRE VII
cloche s'appelle gâlongolo ; la toux, gôhi; une boule, koulloukoûle; et ronfler se dit: marongônn. Le chat se nomme mbriahou.
Il y a dans leurs mots collectifs une certaine poésie, qu'il serait très- difficile de rendre. Par exemple, ils nomment la feuille mbêlli-kagga , mot à mot : oreille de l'arbre; et la poitrine, dohkidi: capitale des veines.
L'idiome indique souvent le caractère industriel des gens qui le parlent. C'est ainsi que chez les Bongos, peuple essentiellement agriculteur, mondj, qui dès l'origine était le nom du sorgho, objet principal de la culture du pays, ne désigne plus seulement le grain, mais toute espèce d'aliments, et a été pris pour radical du verbe manger. Tandis que chez les Niams-Niams, dont la chasse est le travail, c'est le mot ponchyo, nom de la viande, qui a reçu la môme extension.
D'une variété infinie sont les noms personnels. Parmi les cent Bongos que j'ai mesurés, c'est tout au plus si j'en ai trouvé cinq dont l'appellation fût portée par un autre. Généralement c'est le nom d'un animal ou d'un arbre que les parents choisissent pour le nouveau-né ; il est rare qu'une particularité individuelle serve à désigner la personne.
Au milieu du réseau que forment les tribus africaines, tribus de cent langues différentes, on aurait beaucoup de mal à retrouver le fil qui conduirait au point de départ. Tout est mêlé, tout s'enchevêtre; il n'est pas une coutume, pas une superstition observée dans tel endroit, qui ne se rencontre ailleurs avec plus ou moins d'exactitude. On ne trouve pas une arme, pas un dessin, que l'on puisse déclarer la propriété exclusive de telle ou telle peuplade. Du nord au sud, d'un rivage à l'autre, ce qui vous paraît original est une répé iion plus ou moins complète : modifié dans la forme, c'est toujours ce qui existe déjà. En Afrique, la nouveauté ne sort que des mains de la nature.
Si on pouvait saisir à la fois tout ce qui maintenant est connu au sujet du langage, de la race, de l'industrie, de l'histoire, de la psychologie des habitants de cette partie du monde, on aurait sous les yeux la preuve d'un mélange de peuples sans précédent. Et néanmoins, si vertigineuse que pût être cette confusion, il en surgirait le trait frappant d'une origine commune. Il est impossible de parcourir le pays sans voir, qu'au-dessus de la multitude des différences locales, règne un principe d'unité qui relie entre eux la plupart de ces peuples.
Revenant à la race bongo, élément de cette unité, si après en
avoir éludié Je caractère et les mœurs, nous considérons l'ensemble des traits qu'elle nous a offerts, la question suivante s'impose à notre esprit: Quels sont les gens du centre de l'Afrique dont elle se rapproche le plus? Toute réponse d'une valeur réelle, faite à cette demande, jetterait une vive clarté sur les dernières migrations des peuplades africaines. Malheureusement je ne peux émettre à ce sujet qu'une opinion dénuée de preuves; mais pour moi, c'est avec les tribus qui entourent le lac Tchad, avec les Mousgous, les Massas, les Loggous, les Vandalas, que les Bongos ont le plus de similitude.
Je termine ce chapitre comme je l'ai commencé, et reprends l'image de la goutte d'eau qui va se perdre au sein de la mer. Comme elle, avant peu, la nation des Bongos aura disparu, engloutie sous le flot montant d'un peuple qui en effacera jusqu'au souvenir. Le temps est proche où cette race si bien douée, si perfectible, n'existera plus. La prise de possession méditée par l'Egypte ne peut manquer d'avoir ce résultat, qui sera le même pour les autres peuplades. Quelle que soit la tyrannie des Nubiens, elle laisse aux indigènes une portion de leur avoir; mais après le Nubien arrive le Turc; et celui-ci prend tout. Ce n'est pas sans raison que se maintient le proverbe né dans les pays qu'il a transformés en déserts: « Où le Turc a passé, l'herbe cesse de croître."