‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 140 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Orage effroyable. — Feu du ciel. — Femmes foudroyées. — Fou de désespoir.

— Échanges. — Domestication du chat sauvage. — Myriades d'insectes. — Caméléons et agames. — Fièvre. — Saison pluvieuse. — Météore splendide. — Repos de la njjûtjgoublé par les prières. — Orgies. — Exorcisme.

— Projet de suivre Abd-es-Samate. — Départ pour le sud. — Passage du Tondj. — Caractère de la forêt. — Paysage d'automne. — Waterbock. — Scène nocturne. — Chérifi. — État de guerre. — Zèriba Douggoû. — Désolation. — Persistance des mauvaises herbes, compagnes des plantes cultivées. — Effets de l'incendie annuel. — Zèriba Dagouddoû. — Ruines et squelettes humains. — Fourmilières. — Arrivée à Sabbi. — Une fête nocturne chez les Bongos. — Pays désolé. — Cosmetornis, engoulevent remarquable. — Animaux sauvages. — Mangouste rayée. — Mante religieuse. —

Lions. — Chasse au caama. — Antilope et serpent tués du même coup.

Ma santé continuait à être excellente, et paraissait vouloir réfuter l'opinion répandue parmi nous, qu'un séjour d'une année près de l'équateur suffit pour anéantir les forces corporelle et morale d'un Européen. A l'égard de ceux qui vivent dans un repos nonchalant, au milieu de tous les raffinements du luxe, et qui loin d'entreprendre un voyage, reculent devant la fatigue de la moindre promenade, cette opinion peut être fondée ; surtout si l'Européen est en pays d'islam, où la paresse n'est pas moins contagieuse que le bâillement sur toute la terre. Mais pour l'homme actif qui ne se laisse pas détendre, qui travaille et qui se hâte, sachant qu'il n'a pas une minute à perdre, cette opinion manque de justesse : l'exercice de ses facultés lui conserve la vigueur et l'énergie qu'il avait dans le pays natal.

Quanta moi, je ne pouvais m'empêcher de comparer la saison pluvieuse que je terminais chez les Bongos, avec celle qu'en 1865 j'avais passée à Gallabat; et j'étais frappé du contraste : ici, une vie animée, exempte d'inquiétude, une santé inébranlable, et les joies d'un commerce intime avec la nature ; là-bas, des alternatives perpétuelles de maladie et de convalescence, la crainte des rechutes, et l'accablement d'un esprit ennuyé.

Mais si heureusement que, pour moi, le temps passât chez

Ghaltas, je n'y étais pas à l'abri de tout péril. Dans la nuit du 22 mai, vers deux heures, au milieu d'une pluie torrentielle, éclata un orage effroyable. Les roulements de la foudre, se précipitant avec le fracas de nombreuses avalanches, se répercutaient dans les bois, et serraient de près les éclairs, qui de tous côtés déchiraient la nuit. Soudain des cris déchirants, des cris de femme retentirent, et la clarté du jour remplaça les ténèbres. Je bondis hors de ma case; la hutte embrasée n'était qu'à vingtcinq pas de ma couche ; seul un grenier m'en séparait; quelques minutes, et la flamme aurait gagné ma demeure. Le sommeil heureusement n'était pas possible; car être surpris par le feu dans une maison de paille et de bambou, c'était une mort certaine.

A l'œuvre î à l'œuvre ! et le sauvetage commença. La poudre d'abord; puis mon herbier et mes caisses furent mis en lieu sûr; les menus objets, les vêtements jetés dans des waterproofs et traînés au loin avec l'aide de mes hommes.

La moitié à peu près de mon avoir était hors de péril, lorsque le vent tourna, chassant la flamme dans une autre direction ; et la toiture de la case qui brûlait venant à s'effondrer, le chaume saturé d'eau arrêta l'incendie.

Nous pûmes alors reprendre haleine et regarder autour de nous. Je fus terrifié en pensant à la ruine qui avait failli m'atteindre. .Sans ressources d'aucun genre, complètement nu, qu'aurais-je pu faire? Regagner Khartoum avant un an d'absence et ma tache inaccomplie! Je me sentais défaillir : le péril était conjuré; mais savais-je ce que l'avenir me réservait, et si cette nuit fatale n'était pas le prélude d'une autre où, pour moi, l'épreuve serait plus amère?

L'habitation que le feu avait détruite contenait sept femmes Six d'entre elles avaient été foudroyées ; la septième, non touchée par la foudre, était parvenue à s'échapper de la hutte, mais à moitié morte de ses brûlures. Au matin, lorsqu'on eut écarté les débris fumants, on trouva les six femmes carbonisées, gisant dans la pose où le tonnerre les avait surprises. Elles formaient un horrible spectacle, que les indigènes ne purent regarder sans frémir; tandis que les Niams-Niams — des esclaves d'importation récente — ne déguisaient pas l'appétit qu'éveillait en eux l'odeur de chair brûlée qui sortait des décombres.

Pour le voyageur, l'incendie est peut-être ce qu'il y a de plus redoutable. Cette nuit me laissa d'horribles angoisses ; le sou-

Page 1