CHAPITRE I
Parmi d'innombrables sommets de granit, la plupart en forme de dôme, et revêtus de charmants feuillages, s'élève une masse énorme, aux flancs inclinés, qui est sans doute le point culminant du district de Souakin, si non de toute la ligne côtière de la chaîne. J'escaladai cette montagne, cinq mille cent soixantequatre pieds d'altitude, et je fus amplement dédommagé de ma fatigue par le magnifique panorama qui s'offrit à mes yeux. Gomme en une carte, au dessin net et précis, le rivage et ses lignes sinueuses, les montagnes avec leur système confus, se déroulèrent à mes pieds. Dans cet immense horizon, d'une étendue de soixante-dix mille, je reconnaissais les groupes qui avaient eu mes premières visites; et les pics que j'y retrouvais, me servant de point de repère, m'indiquaient ma position actuelle avec exactitude.
Par suite de la réunion d'influences météorologiques favorables, la végétation est beaucoup plus développée sur cette masse culminante, que dans les cantons voisins d'une altitude inférieure. Le fait est démontré clairement par les touffes d'usnée qui pendent de toutes les branches, de toutes les ramilles ; par l'abondance des lichens d'un jaune soufre qui tapissent toutes les roches, et par de nombreux lits de mousse d'un aspect florissant, d'autant plus à noter, qu'en Egypte et en Nubie, les mousses font généralement défaut; à peine si l'on en voit dans les fissures de la vallée du Nil. Leur existence dépend d'un minimum d'humidité permanente qui se trouve bien rarement dans ces pays arides .
J'ai rencontré à Erkahouite l'olivier sauvage que, déjà quelques années avant, j'avais découvert sur le mont Elba. J'observai qu'il a ici la même forme basse et buissonnante, et la même feuille, pareille à celle du buis, que sur les chaînes côtières de la Méditerranée. Comparés attentivement, les sujets de ces deux rives lointaines m'ont offert dans leur ensemble une si grande identité que, pour moi, l'olivier d'Europe et celui d'Afrique sont bien de la même espèce.
Il est généralement reçu, personne ne l'ignore, que l'olivier, ainsi que le figuier, est originaire de la frontière d'Asie. Les peuples sémitiques l'avaient pris en vénération à une époque trèsancienne; et l'ont amené par leurs soins à donner de riches produits. Ce type végétal manque tout à fait dans l'intérieur du continent. Au temps d'Homère, l'olivier sauvage se rencontrait dans les îles de l'Archipel. De nos jours il se montre encore sur
les eûtes de Syrie; mais avec certaines modifications; tandis que sur les bords de la mer Rouge il n'a subi aucun changement; l'arbre mythologique est resté là tel qu'il était lors de ses premiers rêves.
Une roche plate et nue d'hornblende noire, d'un développement de plusieurs milles, sépare les montagnes d'Erkahouite de celles qui ferment la vallée de Singate du côté de l'est. Les grands ravins, ou plutôt les vallons dont ses flancs sont creusés, montrent quels doivent être la violence et le prodigieux volume des eaux qu'elle jette à la mer. Ces lits profonds et larges ne sont néanmoins remplis que dans la saison pluvieuse, et, chaque fois, pendant quelques heures seulement; d'où il résulte que, les pluies terminées, on y fait venir du grain. La céréale du pays est le doura (holcus sorghum) dont, malgré son importance, la production est très-limitée, en raison du manque de travailleurs. Les nomades ont fort peu de goût pour l'agriculture, et la négligent complètement, bien qu'à l'époque où la sécheresse détruit les pâturages, ils aient à subir la famine, qui, pour eux, est un fléau périodique. En 1868, dans les seules vallées qui entourent Singate, soixante-dix hommes moururent littéralement de faim, après avoir essayé vainement pendant des semaines de se soutenir avec du pourpier sauvage.
Tous ces lits de torrent, où le sol conserve pendant quelques mois assez d'humidité pour qu'on puisse les mettre en culture, et qui n'offrent pas les hautes murailles des gorges, sont appelés ouadis par les Arabes. Tristes à voir pendant la saison sèche, leurs bandes de sable, dès la première averse, se couvrent d'une végétation qui devient bientôt luxuriante. La pointe des herbes surgit, donnant à la pelouse l'air d'être composée d'aiguilles sans nombre; vient la feuille qui se déploie, et vous avez comme un champ de blé ondulant sous la brise. A moitié chemin de Singate et d'Erkahouite, nous avons fait halte dans un ouadi de cette nature, qui porte le nom de Sarrahouib. Quel tableau! Que de gaieté dans toutes ces couleurs! Rien déplus agréable que l'ombre de l'acacia, ni de plus frappant que l'abondance des fleurs de Faloès d'Abyssinie, qui transforme ces champs de sable en de riants jardins. L'herbe était de nuance diverse, et les acacias étaient verts; jaunes et rouges étaient les aloès, et par massifs tellement serrés , qu'ils me rappelaient entièrement les plates-bandes de tulipes des Hollandais. C'était la même profusion, la même splendeur; seulement ici les jardins