CHAPITRE I
sont au milieu d'une solitude désolée, un vaste amas de pierres noires.
L'un des charmes particuliers d'un voyage au désert, c'est qu'il est plein de contrastes, qu'il vous expose à la fois la misère et l'abondance, la vie et la mort. Il vous ouvre les yeux sur les moindres bienfaits de la nature, et vous démontre qu'à chaque privation est alliée une jouissance.
Chargé de trésors, je revins à Singate, où je restai jusqu'au 21 septembre. Ce séjour me donna mainte occasion d'étudier de nouveau les gens de Souakin, mes anciens amis, et de mieux connaître leurs habitudes.
Les deux rives de la mer Rouge ont entre elles une ressemblance frappante, qui n'est pas seulement territoriale. Quelle que puisse être la différence de souche et de langage qu'il y ait entre les Bédouins d'Ethiopie, tels que les Bicharines, les Hadendoas, les Beni-Amer et les vrais Arabes, des deux côtés c'est le môme peuple, quant aux sentiments et à la manière de vivre. Je dis les vrais Arabes, parce que cette dernière qualification a été parfois trop généralisée; elle doit être restreinte aux nomades de l'Arabie, qui se distinguent des populations fixes.
Sur les deux rives, les habitants ont les mêmes idées, les mêmes mœurs. Ce sont des gens du désert, des pasteurs errants, qui tirent du dehors les céréales dont ils ont besoin. La vie urbaine elle-même, ne les fait pas renoncer au bivac; ils restent toujours semi-nomades. Comme preuve à l'appui, je rappellerai que dans l'île de Malte, où une colonie arabe est arrivée au plus haut degré de civilisation que ce peuple ait jamais atteint, les petites villes de ce groupe industrieux portent encore des noms qui désignent ailleurs des stations du désert. La moitié de Souakin est un camp de nomades; c'est pour cela que j'ai appliqué le nom de Bédouins aux gens qui l'habitent.
Ces Bédouins de la ville ne diffèrent de ceux de la montagne que par leur costume, qui est presque toujours d'une blancheur immaculée; tandis que les vrais enfants des steppes ont adopté pour leur unique vêtement, qui ne se lave jamais, un gris brunâtre en complète harmonie avec le ton général de leur parcours.
On voit parmi les gens de Souakin un grand nombre de fort beaux visages ; les traits sont d'une régularité parfaite ; et dans tous les mouvements de ces hommes superbes il y a une élégance, une dignité surprenantes.
Comme les habitants de l'Hedjaz et de l'Yémcn, ces Bédouins de la ville mâchent du tabac, et se livrent à divers amusements qui sont inconnus de ceux de la montagne ; mais les uns et les autres ont les mômes visées, le même idéal : agir le moins possible, dormir beaucoup, boire du lait de chèvre, manger du mouton, et réunir le plus de dollars qu'ils peuvent; dernier point qu'ils atteignent difficilement, en raison de leur paresse. Des esclaves femelles, au lieu d'ànes, qui à Souakin seraient trop chers à nourrir, leur sont indispensables pour le transport de l'eau, qu'il faut aller chercher extra-muros. Celui d'entre eux qui possède un esclave, en outre de sa porteuse d'eau, et qui a cinquante dollars dans son sac, est un personnage dont la coiffure devient la grande affaire et donne beaucoup de travail. Quand il ne dort pas, c'est-à-dire matin et soir, au moment de la fraîcheur, il se promène, toujours tête nue, les cheveux divisés en mille petites mèches, hautement échafaudées. Il flâne sur la route, se mêle à une conversation, ou octroie la faveur de ses précieux conseils.
Lorsque la ville devient étouffante, que les chèvres, ayant mangé le dernier brin d'herbe, ne donnent plus de lait; que les chameaux ont dévoré jusqu'à la racine les dernières touffes de sodada, les Bédouins de Souakin empaquettent les perches d'acacia et les nattes qui formeront leurs tentes ; ils abandonnent les haies épineuses, voilées de toiles d'araignées qui entourent leurs clos, et gagnent les portions de la montagne dont leurs ancêtres leur ont légué la jouissance. A leur suite partent les soldats du vice-roi, qui, de vallée en vallée, vont, le courbatch à la main, prélever la taxe frappée sur le bétail. Ils doivent en outre ressaisir tout voleur de chameaux qui s'est enfui.
Le 21 septembre je repris ma course vers le Nil — centsoixantequinze milles de distance. Chemin faisant, ma petite bande, qui, en surplus des chameliers, ne se composait que d'un natif de Berber et d'un chien que j'avais amené d'Europe, s'augmenta par hasard d'une couple de jeunes pèlerins revenant de la Mecque. Les hommes qui, en Egypte, m'avaient offert leurs services, paraissaient tellement faibles, que je ne les avais pas jugés capables d'entreprendre un voyage au cœur de l'Afrique; or je ne pouvais compléter ma suite que lorsque j'aurais gagné Khartoum. L'adjonction des deux pèlerins, au début d'une marche de seize jours à travers la montagne, fut donc parfaitement accueillie. L'un de mes nouveaux compagnons possédaitun