CHAPITRE VIII
venir m'en poursuivait dans mes rêves. Je ne pouvais me défendre des pressentiments qui venaient m'assaillir, et qui avaient été si près de se réaliser.
Paoni les femmes que le tonnerre avait frappées, se trouvait la bien-aimée d'un de nos soldats ; le malheureux éprouva un tel désespoir qu'il en devint fou ; et, dans son égarement, il donna beaucoup d'embarras à ceux qui l'entouraient. Jamais, du moins que je sache, un pareil exemple d'amour n'avait été vu dans le pays.
Inférieur, comme distribution, à certaines zèribas, dont l'écartement des huttes diminuait de beaucoup les risques d'incendie général, l'établissement de Ghattas avait, sous d'autres rapports, de si grands avantages qu'on oubliait ses inconvénients. Les environs offraient plus de sécurité, les vivres abondaient, les moustiques étaient rares, les fourmis blanches peu nombreuses. Tous les matins je voyais apparaître les Dinkas du voisinage qui venaient me vendre leurs produits. J'étais, de la sorte, largement pourvu, non-seulement d'ignames et d'arachides, approvisionné d'huile et de miel de qualité irréprochable, mais encore de tout le sorgho dont j'avais besoin pour mes gens. Souvent, en outre, avec leurs denrées, mes pourvoyeurs m'offraient des objets curieux d'histoire naturelle; et au fort de la saison pluvieuse, je pus, en me procurant des œufs d'oie, d'outarde, même d'autruche, suppléer à l'insuffisance des produits de ma basse-cour.
Ces marchés, qui attiraient beaucoup de monde, me fournirent l'occasion de mesurer une grande quantité d'indigènes, nonseulement sous le rapport de la stature, mais des diverses parties du corps; sorte de travail auquel je me livrai avec une extrême ardeur. Si bien qu'à la fin de l'année, j'avais un tableau où figuraient déjà, sous quarante titres différents, des mesures rigoureusement prises sur plus de deux cents individus. Par malheur, il m'en est resté peu de chose.
Pendant nos longues séances, les naturels m'adressaient des questions sans nombre; et souvent je leur exposais mes dessins et mes gravures. Tout ce que je leur faisais voir les plongeait dans le ravissement; ils demandaient alors, d'un air étonné, pourquoi les Turcs ne leur avaient pas montré tout cela, et s'écriaient que cela devait être un pays merveilleux que l'endroit où se fabriquaient les machines et les fusils.
J'avais aussi la visite des Nubiens, qui parfois y mettaient plus d'assiduité que je n'aurais voulu. Ils arrivaient souvent de
très-bonne heure; et je ne pouvais avoir un peu de liberté qu'en leur donnant à regarder ceux de mes livres où il était parlé de l'Afrique. Les illustrations du Tour du Monde, celles du Journal de Speke et des Aventures de chasse de Baker, devenaient également la source de questions interminables. Mes visiteurs exprimaient hautement leur approbation et couronnaient leurs éloges en s'écriant : Béziâtou! (mille fois ressemblant!) Le Journal de Speke fut bientôt connu dans la zèriba sous le nom d'Histoire de Kamrahse, et celui de Baker fut appelé le Livre du Tueur d'Éléphants.
Au commencement de septembre, je pus expédier au mechra les trésors que j'avais recueillis, et les faire passer en Europe par la route de Khartoum. L'envoi se composait de plus de quarante ballots, dont la confection avait demandé bien des jours de travail, principalement pour coudre toutes les peaux qui en formaient les enveloppes, et qui devaient encore donner plus de peine quand il faudrait les ouvrir; car, dans la traversée du désert, il n'est pas rare que la peau se racornisse au point d'avoir la dureté du fer-blanc.
Pour protéger mes ballots contre l'humidité et pour empêcher leur contenu d'être attaqué par les insectes, ou rongé par les rats, je les avais d'abord enveloppés de caoutchouc. Celui-ci, que je m'étais procuré sans peine, m'avait été fourni par le carpodinus, que les Bongos appellent mono. Pendant qu'il était frais, c'est-à-dire ayant la consistance de la crème, je l'avais étendu, comme un vernis, sur du linge ou sur du papier. Pas un insecte ne l'a traversé, et tous mes colis sont arrivés sains et saufs, malgré un voyage de plus d'un an. Moins bon pour cet office est le caoutchouc du figuier ou celui de l'arbre à beurre, qui, n'offrant pas la même liaison, s'étend moins vite et avec moins d'égalité.
La quantité d'ivoire expédiée par les gens de Ghattas, et qui représentait la récolte de toute l'année, était de quatre cents charges, formant à peu près deux cent vingt quintaux, dont la valeur, à Khartoum, devait être, en chiffres ronds, de vingt mille thalaris, c'est-à-dire cent mille francs. Pour arriver à ce chiffre, n'oublions pas que trois cents éléphants, si ce n'est plus, avaient dû perdre la vie.
Bien que chez Ghattas on ne fût pas envahi par les termites, ainsi qu'il arrive dans beaucoup de zèribas, je n'en étais pas moins assiégé par une foule d'insectes; et, comme