CHAPITRE VIII
début de la saison pluvieuse, se réunissaient par endroits sur le feuillage naissant. L'espèce commune d'Afrique atteint, dans ce pays-ci, une taille exceptionnelle; j'en ai vu des exemplaires d'une longueur de vingt-cinq centimètres. Non moins abondant est le caméléon lœvigatus, petit et mince, et qui n'a pas au même degré la faculté de changer de couleur. L'indépendance de ses yeux, et leur roulement si bizarre, me servaient à produire sur les Nubiens le même effet que le dodelinage de l'agame, au sujet de leurs prières. « Avec un œil en haut et l'autre en bas, à qui ressemble-t-il? leur demandais-je. N'est-ce pas à un faki, dont un regard est levé au ciel où est Dieu ; tandis que l'autre s'abaisse vers la terre où sont les thalaris? »
Complètement indemne de la fièvre, je n'en continuai pas moins à prendre tous les jours mes dix ou douze grains de quinine, pendant les mois de mars et d'avril. Puis la chaleur ayant diminué, et la saison pluvieuse étant moins insalubre dans toute sa force qu'au début, je diminuai peu à peu la dose, jusqu'à cesser entièrement l'emploi du tonique en juin et en juillet. Toutefois la quinine resta mon seul remède. Si je m'étais refroidi, si j'avais été trempé ou que ma digestion eût été pénible, j'y avais recours immédiatement, sachant que dans cette région le plus petit malaise ouvre la porte à la fièvre, qui ne manque pas d'en profiter. Au premier vertige, au moindre frisson, à la moindre faiblesse dans les membres, je me tenais pour averti, et m'empressais d'éloigner le maudit visiteur, dont ce léger symptôme annonçait l'approche.
Ainsi que je l'avais remarqué, la fièvre était commune clans les zèribas; l'un de mes hommes, celui que j'avais amené d'Egypte, en eut même une attaque si violente que sa santé en fut profondément altérée, et que je dus profiter du départ des bateaux pour le renvoyer chez lui. Mes Nubiens eurent également quelques accès de fièvre, mais d'un caractère moins grave.
Je m'étais attendu à une chute d'eau beaucoup plus abondante ; et, jusqu'à la fin, la saison pluvieuse excita ma surprise. Bien que ladite saison ait ici une durée plus longue, il y tombe moins d'eau qu'à Gallabat et dans le Haut-Sennaar, où le kharif débute au mois de mai, pour finir au commencement d'octobre. Dans ces deux localités, il pleut à verse toute la nuit, presque sans exception, depuis le coucher du soleil jusqu'au point du jour; et l'on considère comme un tour de force d'aller en babouches d'une maison à Pautre. Ici, la pluie n'arrive guère que dans l'après-
midi, pour s'arrêter le soir; et les babouches sont très-suffisantes même dans les endroits où le sol n'est pas rocheux. Toutefois la marche doit s'y accomplir dans la malinée; les étapes sont dès lors nécessairement plus courtes dans ce pays-ci que dans l'autre, et dans la saison pluvieuse que dans la saison sèche. En thèse générale, et cette règle paraît s'appliquer à toute la région des tropiques, si le temps est clair au lever du soleil, ou ne tarde pas à s'éclaircir, on peut être assuré que la pluie ne tombera que quatre ou cinq heures après.
A Gallabat, la plupart des légumes européens souffrent de l'excès d'humidité; les uns périssent, les autres dégénèrent et tournent simplement en herbe. Ici, du mois de mai jusqu'au mois d'août, j'en ai cultivé de mainte espèce, avec succès, usant pour cela des intervalles de quatre à six jours que les pluies laissaient entre elles.
Bref, en 1869, au cœur du pays des Bongos, par 7° 20' de latitude nord, le kharif, ou saison pluvieuse, s'ouvrit en mars par quatre petites ondées. Il y eut en avril sept grandes averses ; en mai sept chutes d'eau abondantes, mais seulement de quelques heures. En juin dix nouvelles chutes; onze en juillet; douze dans le mois suivant; et pas une seule fois la pluie n'a duré toute la journée. Jusqu'au mois de juin elle a été accompagnée de tempêtes ou d'orages, dont, à partir de cette époque, la violence a diminué graduellement, et qui ont fini par ne plus rien être. En 1863, Heuglin avait fait la même remarque.
Vers la fin de juillet, en même temps que cessaient les orages, il se fit dans la température une modification complète et des plus agréables. Excepté quelques après-midi, pendant lesquelles le thermomètre indiqua trente-cinq degrés dans les cases et trente-deux ou trente-trois en plein air, ce qui jusque-là était le chiffre habituel, j'eus rarement à inscrire plus de vingt-cinq degrés centigrades, chaleur normale des étés de nos pays. Cet abaissement de la température est d'autant mieux accueilli par l'Européen qu'elle le délivre des urticaires perpétuels dont il est affligé par suite d'un excès de transpiration qui irrite la peau et l'enflamme.
Ce fut au mechra, le 2 mars, qu'en 1869 je vis tomber la première pluie de l'année; quinze jours après, le 16 du mois, le vent changea, pour la première fois, de direction dominante et se fixa au sud-ouest.
L'uniformité de climat qui existe dans toute la région équa-