‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 145 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

entourés d'un superbe hizam de Tripoli de Syrie, Ali s'avançait d'un air majestueux. Lorsqu'il atteignit nos deux colonnes, une première décharge éclata. La salve fut rendue; et les uns et les autres s'enveloppèrent mutuellement de fumée; l'enthousiasme était réciproque. Mais à peine l'écho du salut fut-il silencieux, que la cérémonie fut troublée par le cri de roussâs! roussâs! (du plomb, du plomb), et un soldat, s'élançant hors des rangs, jeta son mousquet par terre d'un air affolé. Le fait est que son camarade d'en face ayant oublié de décharger son vieux fusil, lui avait envoyé dans les jambes tout le plomb destiné aux canards des marais voisins. Le pauvre diable invoqua mon assistance; mais je n'avais aucun des instruments nécessaires pour lui enlever ses grains de plomb, et ne pouvais lui donner d'autres secours que celui de mes paroles; je m'efforçai donc de l'apaiser en lui citant des textes fatalistes et en le recommandant à la merci d'Allah.

Il était assez rare qu'une semaine s'écoulât sans amener pareil accident, auquel moi-même j'étais continuellement exposé ; et à chaque instant mon adresse chirurgicale était mise en réquisition, soit pour bander une fracture, soit pour extraire une balle égarée; mais comme ordinairement plomb et balles étaient dans les jambes, non moins ordinairement je les laissais à leur place.

Bien que la fatigue que je prenais pendant le jour me rendît le sommeil doublement précieux, il m'était difficile de dormir avec les habitudes de piété de mes hommes. A certains moments leurs prières éternelles se changeaient en clameurs qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, et auxquelles je ne me suis jamais habitué; ma tolérance s'y épuisait, il y avait de quoi en perdre la tête. Brochant sur le tout, arrivèrent des fakis du Darfour dont les pieux exercices dominèrent tous les autres. Dans un jargon absolument incompréhensible aux gens de Khartoum, ils récitaient les versets du Coran, et le faisaient avec la bruyante monotonie d'un moulin. Si bons musulmans que fussent mes serviteurs, ils en perdirent patience; et, prenant mon parti, ils chassèrent lesdits prêtres des environs de ma case. Avaient-ils moins de ferveur, ou étaient-ils jaloux de la ronflante érudition de ces Darfouriens? Je ne saurais le dire ; mais l'énergie qu'ils déployèrent dans cette besogne me rappela celle que montrèrent, en pareille circonstance, les ofliciers du gouverneur libéro-tyrannique de Souakine. Pendant mon dernier séjour dans cette ville.

Mounlass-Bey avait eu l'audace inouïe d'envoyer ses kavas dans le voisinage de la mosquée, avec mission d'user largement du courbatch si les prières nocturnes ne s'arrêtaient] pas. Il avait en même temps fait dire aux prêtres que s'ils voulaient invoquer Dieu, ils n'avaient pas besoin de crier pour cela, Allah entendant la voix basse tout aussi bien que les hurlements. Pareille témérité ne s'était jamais vue depuis la création du monde.

Idrîs, notre gouverneur, possédait onze garçons, tous à peu près du môme âge, ce qui est facile à expliquer par le nombre de ses femmes. Il avait fondé pour cette jeunesse, à laquelle étaient réunis les enfants maies des autres résidents, une institution dans le genre des écoles juives ; or, pas un de ceux qui ont assisté aux exercices pratiqués dans ces écoles n'ont oublié l'impression qui en résulte pour l'oreille. Quatre fois dans les vingt-quatre heures, à des intervalles réguliers, retentissait dans la classe de nos petits Nubiens un chœur nombreux, composé de bourdonnements et de cris poussés dans tous les tons. Au milieu de ce bruit indescriptible, passaient les admonitions du maître et le sifflement du courbatch, qui était suivi des hurlements du petit frappé, et qui ne manquait jamais de faire hausser toutes les voix, et de leur donner plus de vigueur. Il y avait une classe avant le coucher du soleil, une autre peu de temps après, de telle sorte qu'on n'avait pas de repos. Toutefois le bruit de l'école m'exaspérait moins que celui des prières ; car si mauvaise que nous parût la méthode employée, le but de l'institution était jouable.

A certains moments les orgies nocturnes faisaient fureur, et cela .•sous le futile prétexte que les moustiques ne permettaient pas «de dormir. Dès qu'ils avaient bu une certaine quantité de leur aaffreuse mérissa, les Nubiens donnaient cours à leur ivresseTen (frappant sur les tams-tams qui se 'trouvaient à l'entrée [de la palissade, autant dire à ma porte. C'était pour moi une épine dans l'œil ; et comme le supplice avait duré assez longtemps, je [■pris la liberté d'asperger la peau des tambours avec de l'acide imuriatique, de telle façon' qu'au premier coup de baguette elle :se fendit. En attendant que les tams-tams fussent réparés, j'eus «n peu de soulagement- Une autre cause de tapage nocturne était l'exorcisme auquel parfois se livraient les magiciens. J'essayai de leur faire entendre que d'habiles conjureurs chassaient les démons aussi bien .à la clarté du soleil qu'à la faveur de la nuit; mais ils ne voulu-

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