CHAPITRE VIII
rcnt pas se laisser convaincre. Il y eut néanmoins une circonstance où, par pitié, je laissai accomplir l'opération, bien que le vacarme fût tel qu'on ne l'eût pas toléré même en plein jour. Un Dinka, l'un de nos interprètes, dont la femme souffrait depuis longtemps d'une maladie chronique, avait été fort loin chercher un célèbre coyour, afin que celui-ci délivrât l'affligée.
L'incantation débuta de manière à ébranler le système nerveux le plus robuste ; quels poumons ! ils auraient lutté avec avantage contre un soufflet de forge mû par la vapeur. C'était du reste cette puissance qui avait fait la réputation du sorcier.
D'une voix perçante — quelque chose comme le cri d'une poule effrayée, mais d'une force mille fois plus grande, — le magicien commença l'exorcisme, qui se divisa en plusieurs parties. Le premier acte ne dura pas moins de deux heures ; il faut l'avoir entendu pour s'en faire une idée. On m'assura que ce prélude était nécessaire pour intimider le mauvais esprit et pour l'obliger à répondre ; dans tous les cas son omission eût fait manquer l'entreprise. La ventriloquie vint ensuite au secours de l'opérateur; et il s'établit un dialogue entre celui-ci et le démon qui possédait la malade. Ce dialogue fut un interrogatoire dans lequel le sorcier demanda au mauvais esprit comment il s'appelait, depuis combien de temps il avait pris possession de la femme, d'où il venait, quelle était son espèce, son origine, sa parenté ?
Après avoir questionné pendant une heure, et s'être fait donner tous les renseignements dont il avait besoin, le coyour se pré cipita vers la forêt, d'où il rapporta une herbe ou une racine qui souvent, en effet, contribue à la guérison. Toute la scène me rappela vivement les jonglerio de nos charlatans, et autres guérisseurs merveilleux, qui sous un nom fantastique imposent à la foule, comme nouveauté pharamincuse, quelque drogue des plus simples et connue depuis des siècles. Le boniment fait partie du métier; et sans tapage les affaires de ce genre n'iraient pas mieux en Europe qu'en Afrique.
La saison pluvieuse se termina à l'époque ordinaire. A l'exception de la course que j'avais faite en septembre, il y avait sept mois et demi que je n'avais quitté la zèriba, et ce fut avec joie que je saluai le retour de l'époque des voyages. Je faisais bien tous les jours ma promenade habituelle, mais elle n'aboutissait maintenant qu'à des endroits connus ; chaque termitière, chaque arbre de quelque importance m'étaient devenus si familiers qu'ils
ne m'offraient plus nul intérêt. J'avais épuisé tous les trésors botaniques des environs ; d'ailleurs, quand les pluies eurent cessé, le monde végétal s'y appauvrit d'une manière croissante. Il fallait sortir de ces limites étroites ; et je me décidai à remettre mon sort entre les mains d 'Abd-es-Sâmate, le Kénousien dont j'ai parlé plus haut. Cet homme généreux m'avait, à plusieurs reprises, invité à le suivre chez les Niams-Niams, me priant de me regarder comme son hôte et me promettant des porteurs qu'il s'engageait à défrayer. Mes gens, dont il était connu, me conseillaient d'accepter ses offres, disant qu'on pouvait se fier à sa parole.
En surplus des avantages qu'elle me présentait, et qui, seulement pour mes frais de transport, m'épargnaient une dépense d'un millier de dollars, cette invitation m'ouvrait une perspective bien autrement étendue que celle que je pouvais avoir avec mes compagnons ordinaires. Abd-es-Sâmate avait pénétré vers le Sud beaucoup plus loin que pas un autre, et franchi plusieurs fois la rivière des Mombouttous, ce cours d'eau problématique qui, disait-on, n'avait pas de rapport avec le Nil, et se dirigeait vers l'Ouest. Les gens de Ghattas, au contraire, bornaient leurs expéditions aux districts les plus voisins du pays des Niams- INiams.
Échanger la sécurité dont je jouissais alors pour les hasards d'un long voyage au centre de l'Afrique pouvait être discutable. Assurément c'était jouer gros jeu ; mais le désir d'étendre le champ de mes investigations devenait irrésistible. La saison était en ma faveur, je devais en profiter ; et mes regards ardents se tournaient vers le Sud et vers l'Est du côté de la région qui se déploie entre le Tondj et le Rohl ; région inconnue aux Européens et cependant non moins soumise aux gens de Khartoum que celle où je me trouvais.
Abd-es-Sâmate, qui, de la façon la plus gracieuse, m'avait déjà fait une quantité de présents, — animaux et plantes rares, qu'il se donnait la peine de m'envoyer par des exprès, et jusqu'à vingtcinq moutons à la fois, — me procura un jeune interprète, afin que je pusse apprendre le niam-niam ; l'interprète lui appartenait et je n'eus pas même à le défrayer.
Les gens de Ghattas auraient voulu me détourner de mon projet. Ils me dépeignaient sous les couleurs les plus sombres les privations que j'aurais à subir dans le district du Kénousien. «Je trouverais là-bas des choses curieuses, des antigates (des anti-