‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 147 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

quités) ; les bêles sauvages ne me manqueraient pas et j'aurais une belle chasse; néanmoins je devais me préparer à toutes les horreurs de la famine. » Je pensais bien que les solitudes que nous aurions à traverser offriraient peu de ressources; mais j'étais certain qu'Abd-cs-Sàmate serait approvisionné de manière à me fournir des vivres, et que tout se bornerait à une question de quantité: ce qui n'avait pas grande importance.

Bref, Sâmatc devant passer à la mi-novembre en revenant du inechra, je fis mes paquets en toute hâte et j 'informai le gouverneur de mes intentions. Grande rumeur à la zèriba; tous les scribes de produire les pièces qui avaient été signées à Khartoum, et d'entreprendre de me démontrer que Ghattas, répondant sur sa tête de ce qui pouvait m'ad venir, lui seul devait me recevoir et qu'Abd-es-Sàmate n'y avait aucun droit. Cet argument qui renversait les rôles, puisque les obligations étaient du côté de Ghattas, non du mien, fut aisément détruit; et je continuai mes préparatifs.

Toutes mes collections ayant été déposées dans une case particulière, où, confiées aux soins d'Idrîs, elles devaient rester jusqu'à mon retour, et l'époque du départ étant arrivée, je quittai la zèriba.

Trente-six ballots seulement composaient mes bagages. Mes Nubiens, trois esclaves et l'interprète que m'avait procuré mon hôte, formaient toute ma suite ; mais la caravane à laquelle j'allais m'associer comptait deux cent cinquante hommes: soldats et porteurs. Nous la rejoignîmes à Koulongo au moment où s'achevaient les préparatifs nécessaires pour le passage du Tondj, dont la crue était alors au maximun.

Ce fut le 17 novembre qu'en réalité commença le voyage. Une heure démarche nous fît gagner la vallée que traverse la rivière. Quatre Bongos, chargés d'une sorte de couchette, m'attendaient là, avec ordre de me porter à travers les marais et les grandes herbes, ce qu'ils firent pendant une heure et sur leur tête, jusqu'à l'endroit où le Kénousien avait fait établir un bac. Celuici, construit en chaume, était un grand radeau sur lequel on déposa les bagages. La plupart des Bongos s'y cramponnèrent, tandis qu'une escouade d'habiles nageurs le remorquaient vers l'autre bord. Quant aux Nubiens, ils se remuaient dans l'eau avec une agilité de poissons, luttant contre le courant, et repêchant les colis, qui, dans ce passage tumultueux, perdaient leur équilibre.

Le Ton cl j avait là deux cents pieds de large; près de la rive .droite, il coulait avec une vitesse de cent vingt pieds par minute. Au moment d'atterrir, me voyant épuisé par les efforts auxquels m'obligeai! la violence du courant, des nageurs vinrent à mon secours, et me saisissant par les pieds et par les mains, ils me traînèrent comme un noyé.

De l'autre côté de l'eau, les effets de l'inondation se faisaient beaucoup moins sentir ; et en quelques instants nous atteignîmes un escarpement rocheux qui bornait la route au midi. Parvenant à un peu plus de deux cents pieds d'altitude, nous vîmes se déployer la vaste dépression où serpentait la rivière, dont les méandres étaient indiqués par les roseaux qui en garnissaient les bords. Les miroirs de plusieurs lagunes étincelaient au soleil ; et dans le lointain, se voyait une série d'ondulations boisées. Gomme un fil sombre, jeté sur la verdure, notre caravane se déroulait au fond du paysage, ainsi qu'on le voit dans la gravure ■ci-jointe.

Un bouquet de bois décorait notre escarpement; j'y trouvai pour la première fois le vatica, nouvel arbre caractéristique de cette région, arbre de moyenne grandeur, ayant l'aspect de l'orme, et que désormais nous rencontrerions par groupes détachés. A côté du vatica, se montraient dans le sous-bois les types les plus frappants de la végétation du pays : Vanonà senegalensis avec ses larges feuilles d'un vert bleu; le grewia mollis, buisson aux longues ramilles, d'où l'on tire une filasse abondante; le boscia, à feuilles de saule, qui appartient à la famille des capparidées, et qui est largement répandu dans toute la région du Nil.

L'heure était avancée lorsque les derniers de la bande eurent gagné le plateau, et l'on s'arrêta peu de temps après. Nous fîmes halte dans une petite zèriba qui appartenait à Ghattas, mais qui, par suite de la désertion des Bongos et de son accès difficile en temps de pluie, avait été abandonnée. Cet endroit, fort éloigné des autres établissements, était d'une désolation complète.

Un ruisseau, qui, en juillet et en août, devient une rivière considérable, passe auprès de cet ancien poste et va rejoindre le Tondj à une distance dequelqucs lieues. Il prend sa source dans la contrée des Madis, par 5° 10' de latitude nord; les Bongos l'appellent Doggoroû; mais dans le pays qui sépare les Bongos des Niams- Niams, il porte le nom de Léhsi. Nous remontâmes son cours pendant deux heures, surjin terrain qui ressemblait à un parc;

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