CHAPITRE VIII
Au point du jour, de toutes nos antilopes il ne restait plus que les squelettes, ou plutôt leurs fragments; ni la peau ni les cartilages n'avaient rebuté les mangeurs. L'homme vorace avale ce que dédaignent les bêtes de proie; celles-ci rejettent les parties sèches et dures; mais nos gens, après l'avoir l'ait griller, avaient mangé le cuir; et ils avaient tendu les os pour en avoir la moelle. Dans cette région, sur toutes les lignes de la traite, de même que dans les anciennes cavernes, des os brisés témoignent du passage de l'homme, tandis que les os rongés indiquent seulement la présence des chacals, des lions, des hyènes et autres carnassiers.
Quel est celui qui, voyageant sous les tropiques, ne s'y est pas enivré de la splendeur des nuits éclairées par la lune, et qui, plus tard, n'a pas fait de ce tableau incomparable une description que tout le monde a pu lire? Après une longue marche sous un soleil dévorant, il peut arriver néanmoins qu'on soit trop fatigué pour jouir de ces merveilles. Couché sur le dos, indifférent au spectacle qui vous entoure, on regarde avec des yeux distraits, qui ne tardent pas à se fermer; et sans en avoir conscience on perd l'extase la plus poétique qu'il soit donné à l'homme de connaître.
Bientôt des nuages floconneux, et sans nombre, couvrent le ciel, puis se séparent comme les fragments d'un lit de glace fondante. Ils s'écartent; dans les intervalles apparaît la voûte profonde et noire. Les brèches s'élargissent toujours, les étoiles sont plus nombreuses; les derniers flocons s'éloignent; le ciel, sans nuage, est resplendissant; la lune, entourée d'un halo brillant et rougeâtre, répand sa lumière argentée sur le dernier traînard.
Pendant ce temps-là, au fond des bois, retentit le bruit confus d'un marché, tumulte babillard que domine, par moments, la voix impérative d'un chef. De nouveaux feux s'allument, ils doublent la clarté du bivac et jettent dans la feuillée obscure des lueurs sans nombre. Chaque porteur, afin de s'abriter contre le froid de la nuit, cherche à se couvrir de cendre. Des tourbillons de fumée s'élèvent de toute part; les yeux vous brûlent; le sommeil devient impossible, et l'attention se reporte de nouveau sur les orbes mouvants qui brillent au ciel. Le regard s'abaisse; et il vous semble que le rideau d'un théâtre s'est levé pour vous montrer une scène du monde infernal, où des centaines de diables noirs rôtissent devant les énormes flammes du ténébreux séjour. J'ai vu ce tableau nocturne chaque fois que, dans nos marches, la caravane était nombreuse.
Le troisième jour, vers midi, après avoir fait environ seize lieues, à partir de Koulongo, nous arrivâmes à Douggoû, principale zèriba de Chérifi, qui avait de petits États dans ces régions lointaines. Malgré rétendue presque sans bornes où il pouvait agir, Chérifi était en hostilités ouvertes avec Abd-es-Sàmate. Le refus de la part de celui-ci de rendre une esclave qui, à la suite de mauvais traitements, s'était réfugiée dans un de ses poste-, était le prétexte de la querelle; mais les combats qui s'en étaient suivis avaient fait de cette question de procédé une véritable guerre. Deux mois avant notre passage, la caravane qui portait au mechra l'ivoire d'Abd-es-Sâmate, et dont la cargaison était de trois cents charges, avait été attaquée par les gens de Chérifi. Les porteurs, sans défense, avaient jeté leurs fardeaux pour prendre la fuite; malgré cela, plusieurs d'entre eux avaient été massacrés, d'autres blessés grièvement. Les Nubiens de l'escorte avaient tranquillement regardé l'affaire; car il n'est pas d'affection pour leur maître qui les décide à tirer sur des compatriotes.
Le Kénousien était alors en plein désert, à cent cinquante milles de ses bateaux. Ne voulant pas se faire justice lui-même, il se rendit à marches forcées dans l'ouest, alla trouver plusieurs chefs de zèriba, et revint avec eux sur le théâtre de la lutte, afin que les gouverneurs pussent témoigner du fait. Mais c'était pendant les pluies; il y avait des centaines de milles à franchir; et avant la fin de l'enquête, le moment d'embarquer les marchandises était passé. Arrivé au mechra, le Kénousien trouva les eaux basses; il fut obligé de remettre à la saison suivante le départ de son ivoire, qui dut rester à l'embarcadère, exposé journellement au pillage des Dinkas.
Sâmate avait borné sa plainte à la réclamation des dommagesintérêts. Non-seulement Chérifi n'avait pas écouté la demande; mais il avait continué la guerre, poussant les gens du Kénousien à déserter, faisant commettre par les siens des actes de brigandage, et encourageant ses nègres à faire des incursions sur le territoire de son rival. Beaucoup de ces malheureux, jouets de la cupidité de l'instigateur de ces méfaits, y avaient perdu la vie; et ma collection de crânes s'enrichit de magnifiques spécimens recueillis sur la route. « C'est ici que les brigands m'ont attaqué, me dit Sâmate ; tu l'as vu, et tu parleras pour moi. »
A une demi-lieue environ de la zèriba hostile, la caravane s'arrêta; et pour se montrer à l'ennemi d'une façon imposante, chacun revêtit ses plus beaux atours. L'instant d'après, nos soldats