CHAPITRE VIII
se remirent en marche, parés des vives couleurs d'une perse tout battant neuf. La forme de ces vêtements, coupés à la turque, ne fut pas étrangère à la confiance que notre escorte prit en ellemême; et le Kénousien put se vanter d'avoir des troupes bien supérieures, non-seulement pour la tenue, mais pour la discipline, aux bandes désordonnées et couvertes de haillons, qui se voyaient dans la plupart des zèribas.
Toutes les précautions furent prises pour nous mettre à l'abri d'un coup de main. Des patrouilles furent envoyées de côté et d'autre, afin de protéger les flancs de la caravane, qui formait une ligne étendue. Nos gens aperçurent des Bongos embusqués dans les bois ; mais ces derniers, voyant avec Sàmate l'homme blanc dont la présence était connue dans le pays, s'abstinrent de toute démonstration hostile.
Nous approchâmes donc de la zèriba sans être inquiétés. La caravane s'occupa de dresser le bivac; et tandis qu'elle s'installait en plein air, je recevais le meilleur accueil du frère de Chérifî, gouverneur de la station. Il était probable que celui-ci ne voudrait pas agir vis-à-vis d'un Franc de manière à se créer des embarras avec le gouvernement de Khartoum; néanmoins, je pensais malgré moi au danger que pouvaient courir mes bagages, à la difficulté qu'il y aurait à les défendre, surtout à les ressaisir en cas de détournement. Rien ne justifia mes craintes; et le lendemain matin nous étions en route.
Tout le district, à partir des bords du Tondj, comme je l'ai dit plus haut, s'élevait graduellement par des terrasses successives; pour atteindre la zèriba, qui s'appelait Douggoû, nom du chef de l'endroit, nous avions marché de colline en colline pendant une demi-lieue. Dans ce trajet, nulle eau courante n'avait été observée. Des highlands se voyaient à l'horizon, au sud-est et au sud-ouest; devant elles s'élevaient des monticules d'une hauteur de cent à deux cents pieds au-dessus de la vallée adjacente. L'un de ces monticules, situé au nord-est, à une faible distance de la zèriba, est couvert d'un fourré de bambous, d'où sort, dans la saison des pluies, un ruisseau qui va rejoindre le Dyaou. Les cavernes profondément creusées dans la roche du terrain ferrugineux, roche de couleur rouge, me rappelèrent celle de Koulongo, avec ses myriades de chauves-souris (phyllorina caffra) et l'énorme quantité de guano que j'\ avais rencontrée.
Entre le Tondj et le Dyaou, sur un espace <l<i quelque soixantedix milles, se voyaient encore il y a trois ans de grands villages
populeux. On n'y trouve plus aujourd'hui qu'un petit nombre de huiles, groupées autour des établissements de Ghérifi et de ceux d'Abd-es-Sàmate. Depuis que les Dinkas en ont expulsé les Bongos, il n'y a plus que les éléphants et les antilopes qui cherchent pâture dans ces plaines fertiles. Parfois les débris carbonisés d'une bourgade se rencontrent dans le steppe; mais en général, les seuls vestiges de la demeure de l'homme sont dus à la persistance des mauvaises herbes, qui, partout, se mêlent aux plantes cultivées, et qui indiquent la place où furent les champs et les jardins. Je pourrais citer, pour cette région, de cinquante à soixante espèces de mauvaises herbes, qui correspondent à celles de notre pays, et qui semblent naître sous les pas des habitants. L'origine indienne du plus grand nombre de ces envahisseuses des cultures mérite de fixer l'attention. Leur présence est un indice tellement significatif du passage de l'homme, que leurs stations botaniques pourraient servir à l'histoire des migrations des peuples sauvages, non moins sûrement que les preuves tirées de l'idiome ou du caractère de la race.
Nous fîmes environ cinq lieues sur un terrain coupé de marais et de fondrières, reliquats de la saison pluvieuse, et nous arrivâmes à Daggoudoû, seconde zèriba de Chérifi, où ce dernier résidait alors.
A moitié chemin, nous nous étions arrêtés près des ruines d'un grand village bongo. Il y restait les débris d'une forte palissade, construite de la même manière que celles des zèribas. Un figuier superbe [ficus lutea), d'une grosseur énorme, déployait sa ramée à l'endroit qui avait été le centre du bourg, ainsi qu'on le voit généralement dans les communes dès indigènes. Près de lui s'élevaient de nombreux tombeaux, formés de blocs de pierre, et décorés de poteaux bizarrement sculptés. Un peu plus loin, gisaient, en quantité considérable, les meules sur lesquelles le grain est réduit en farine, et qui, pendant quelques années encore, témoigneraient du passé. L'endroit s'appelait Poghêo, du nom de son ancien chef.
A peu de distance de là, nous avions trouvé un charmant ruisseau, appelé Matyoû, qui fuyait à l'ombre d'un épais taillis, en murmurant sur les dalles rouges de son lit rocheux, où, de temps a autre, il formait de légers rapides et de menues cascades.
Par suite de l'incendie annuel des steppes, la végétation avait beaucoup souffert, principalement dans les plaines élevées, où la plupart des arbres et des buissons étaient d'un aspect désolant.