CHAPITRE I
sabre turc; avec ma carabine, cet armement paraissait devoir nous suffire contre les indigènes. On se rappelle l'éclatante victoire que le parasol de Baker remporta sur un parti nombreux des gens que nous avions à craindre. Notre chien était en outre une sécurité en cas d'attaque nocturne. Nous en eûmes la preuve à deux reprises différentes, où son avertissement nous fut donné fort à propos.
Beaucoup moins agréable que ma première acquisition, fut celle d'un vieux fanatique, suivi de deux épouses, et qui également revenait de pèleriner. Ce vieil hadji, fort ennuyeux de sa personne, était prêtre à Kano, dans le Haoussa; ce qui l'avait obligé à faire une assez longue route. Mais quand il racontait monts et merveilles des pays qu'il avait traversés, je le remettais à sa place, ayant vu réellement beaucoup plus de choses que lui. Mes connaissances géographiques sur la partie ouest du Soudan le jetaient dans une profonde surprise; et frappé des détails que je lui donnai sur le pays, il en conclut que j'y étais allé. Nous n'en fûmes pas meilleurs amis pour cela; l'état de son ménage rendait entre nous toute liaison impossible; les bons rapports cessèrent même tout à fait au bout de quelques jours. De ses deux femmes, l'une était venue de Kano, et se trouvait supplantée par l'autre, que le vieux pèlerin avait épousée au tombeau du prophète. Depuis ce mariage, la première se voyait retirer les morceaux de la bouche et refuser les satisfactions les plus innocentes; d'où il résultait que les deux rivales étaient toujours en querelle et s'arrachaient littéralement les cheveux. Le prêtre, non-seulement donnait raison à la nouvelle épouse, mais il maltraitait cruellement l'ancienne. Je finis par ne plus pouvoir être témoin de pareilles scènes; et, prenant à parti le vieux pécheur, j'essayai de lui inculquer le respect des droits et de la dignité de la femme, de telle façon qu'il pût dire à ses compatriotes ce qu'en pensent les Européens.
Les chameliers, non moins durs que les roches qui nous entouraient de leurs masses sourcilleuses, regardèrent ce petit drame avec une indifférence égale à celle de leurs bêtes. Quiconque veut traverser le désert fera bien de ne prendre avec lui que le moins possible de cette canaille. Une suite nombreuse est là-bas fort gênante, en raison de la pénurie d'ombre où l'on se trouve, n'ayant pas toujours le loisir de dresser une tente, et ne pouvant s'abriter que sous le maigre feuillage des lieux de halte.
Une montée rapide, située à brève distance de Singate, nous conduisit au point de partage des eaux entre la mer Rouge et le Nil. La passe est à peu près derrière les défilés qui regardent la côte. Lorsque nous l'eûmes franchie, nous descendîmes dans un grand ouadi, paré de verdure, et qu'on appelle l'O-Mareg. C'est encore un pâturage qui appartient aux gens de Souakin. Au milieu de cette verte vallée, d'une largeur de deux milles, s'élevaient une cinquantaine de tentes, dont la police était faite par un capitaine et quelques hommes, placés là pour veiller aux intérêts du gouvernement. De grands troupeaux de vaches, de moutons, de chèvres et de chameaux, parmi lesquels se voyaient plusieurs centaines d'ânes, paissaient dans toutes les directions.
L'O-Mareg n'est pas, comme on pourrait le croire, un tributaire du Langheb, rivière torrentielle et volumineuse, qui, à l'époque de son retour périodique, va rejoindre la Barka. Il envoie ses eaux directement dans l'Atbara, ainsi que font tous les grands lits que désormais nous allons trouver sur notre passage.
En conséquence des averses qui tombaient fréquemment, il y avait de l'eau dans presque toutes les vallées, et partout les chameaux trouvaient une pâture abondante. Cela permit à nos chameliers de prendre au sud de la route ordinaire des caravanes, ce qui était plus direct et ce qui me donna l'occasion d'enrichir ma carte de maints nouveaux détails. Autant que possible, les chameliers se font une règle d'éviter la rencontre des pasteurs. Bien que de la même race, ils ont à craindre les conflits qui sont presque inévitables aux environs des sources. Je n'étais pas surpris de leur timidité, ayant eu moi-même à souffrir de ces rencontres dans mon premier voyage.
Après avoir franchi le troisième rang de la chaîne, nous arrivâmes au grand ouadi Ameht, limité au nord par le mont O-Kourr, masse colossale, qui, sur la route de l'ouest, forme un point de repère visible pendant une journée de marche. Une diorite de variétés diverses est la roche prédominante, bien qu'une fort belle serpentine se rencontre fréquemment. Dans une partie de la vallée se dresse un bloc homogène d'un porphyre superbe, ayant environ mille pieds de hauteur, et veiné du plus beau rouge antique.
De la prévalence de la diorite dans ces montagnes, qui, sans nul doute, renferment une strate d'un vert d'herbe, il ne faudrait