‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 151 sur 251 · CHAPITRE V.II · texte numérisé non relu

CHAPITRE V.II

Çà et là, dans ce paysage d'hiver, se remarquaient des arbres en pleine verdure, au milieu môme de leurs frères dépouilles. Sous les tropiques, la chute des feuilles ne semble pas dépendre de la saison, mais plutôt de la formation du terrain et des influences locales.

Nous ne vîmes de serpent d'aucune espèce; il n'y en a pas dans le pays. Après avoir exploré chaque jour, pendant de longs mois, tous les fourrés de la province, traversé les grandes herbes, pénétré dans les jungles qui bordent les cours d'eau, je suis resté confondu de l'absence de ces reptiles. Les Nubiens expliquent le fait d'une manière que je ne serais pas loin d'accepter. Le pays, disent-ils, est rocheux; on n'y voit pas cette alluvion profonde, qui, pendant l'été, se fend dans tous les sens, et don! les crevasses rendent les courses à cheval si dangereuses dans le nord-est du Soudan. Il en résulte que les serpents n'y trouvent nulle part les retraites qui leur sont indispensables à l'époque de la mue, ainsi que pour échapper à l'embrasement de la savane.

Cet incendie annuel des herbages, qui s'allume après la saison pluvieuse, a sur la végétation du centre de l'Afrique une influence dont les effets sont d'une portée incalculable. Dénudée au moment de la sécheresse, la couche d'humus, que le charbon et les cendres finissent par remplacer, est balayée par le vent, entraînée par les eaux, quand revient la pluie, et ne laisse d'autre assiette aux plantes nouvelles qu'une roche, la plupart du temps ferrugineuse et friable. Dès lors, on comprend la différence que présente la végétation des plateaux avec celle qui borde les rivières, où l'herbe vive résiste aux progrès du feu, et puise dans le riche terreau, formé par la décomposition des feuilles et protégé par la futaie, une nourriture substantielle.

Mais dans la plaine, môme à l'endroit où le sol n'est pas emporté, la violence des flammes a sur la configuration des végétaux une influence énorme, encore plus grande que celle des terres salines. Saisis par leur bois mort, les vieux arbres périssent complètement, et le jeune scion, qui n'est pas tué, se contourne et se rabougrit; de là cette rareté des belles cimes qui font l'orgueil de nos forets ; de là cette pénurie d'arbres à peu près droits, et ces anomalies qui s'observent à la base des tiges et des rameaux de ceux qui ont pu grossir.

Près de Daggoudoù passe un ruisseau permanent que les Bongos appellent Tomboroù. Il avait alors de deux à trois pieds

de profondeur, el une course de eenl soixante-dix pieds par minute. Ses rives, dont l'écartement très-variable esl de vingt à cinquante pieds, en ont quatre de hauteur ; elles sont bordées,

chacune, d'un lit d'inondalion en rapport avec les chiffres précédents. A une lieue de ce ruisseau, du côté de l'est, reparaît l'élévation générale du sol rocheux.

Les environs de la zèriba de Chérifi étaient peu cultivés; ceux qui les habitaient, Nubiens et Bongos, aimant mieux se livrer au pillage qu'à un travail honnête, et vivant du produit des razzias qu'ils allaient faire, dans la direction du nord, chez les Ayells et les Farials, tribus dinkas peu éloignées.

Le roc perçait la couche de terre sur de larges espaces, et se voilait par intervalles d'une couche d'ossements humains, indiquant l'endroit où des captifs étaient tombés de lassitude, ou morts purement d'inanition; car dans ces déserts on ne peut rien se procurer. De ce côté-ci, les traitants d'esclaves font leurs achats au prix le plus minime, d'où il résulte que les achats sont nombreux. Par le fait des razzias perpétuelles dont il vient d'être question, les zèribas sont toujours amplement fournies de marchandise vivante; mais il est rare qu'il y ait assez de provisions pour nourrir le stock; et la marchandise n'est pas chère.

L'acheteur va de zèriba en zèriba, traînant sa bande avec lui, et l'augmentant, sans avoir autre chose à lui donner que le grain qu'il peut obtenir. Où la pénurie est l'état normal, l'obtention est chétive. Le troupeau se met donc en route souffrant déjà de la faim ; et comme le maître a peu de denrées, souvent pas du tout, et que la marche est longue, c'est par douzaine à la fois que se chiffrent les morts.

Squelettes humains et traces d'incendie jalonnent les pistes musulmanes. J'étais de jour en jour plus vivement blessé par cet odieux spectacle; et dans chaque zèriba m'attendait l'horrible tableau, auquel on ne s'habitue pas, de malheureux enfants, images de toutes les misères, qui, soit orphelins, soit abandonnés, traînent dans ces établissements l'existence la plus pénible. Nul ne s'en occupe; ils meurent de faim, roulent dans le feu pendant leur sommeil, et en sortent, sans aide, couverts d'affreuses brûlures, qu'on ne regarde même pas.

Tournant brusquement à angle droit, le sentier se dirigea au sud-ouest; puis une marche de sept lieues dans un pays boisé, peuplé d'animaux sauvages, nous conduisit à la frontière du territoire d'Abd-es-Sàmate. La contrée s'éleva de nouveau pour

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