‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 154 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Lorsque les indigènes virent que, non-seulement leur propre chef, mais tous les gouverneurs de zèriba avaient pour moi de si grandes attentions, m'envoyant un brancard et des porteurs à chaque ruisseau, à chaque marais, ils se dirent les uns aux autres : « Cet homme blanc est un seigneur au-dessus de tous les Turcs ; » les Nubiens se font appeler ainsi dans toute cette région; liberté qu'ils n'oseraient jamais prendre devant un véritable Osmanli. Comme le disait plaisamment Abd-es-Sàmate : « Chez eux, ils portent de la boue; ici, .ils portent le mousquet et jettent leur boue aux autres. » Dans tous les cas je me réjouissais de voir que les naturels en étaient venus à pressentir la grande supériorité d'un Européen; et je fus très-aise de ne pas avoir à craindre d'être pris par les indigènes pour un homme de la même souche que ces Turcs de Nubie, d'autant plus que de proche en proche cette opinion se répandrait chez les Niams-Niams et chez les Monbouttous ; ce qui me faisait commencer mon voyage de ce côté sous les plus heureux auspices.

Située au fond d'un vallonnement, la zèriba de Sabbi se trouvait entre des collines formant une chaîne orientée du sud-ouest au nord-est. De nombreux hameaux, des champs et des jardins composaient son entourage. A l'époque de mon arrivée, c'était le chef-lieu des territoires bongo etmittou d'Abd-es-Sàmate, dont les domaines s'étendaient vers le sud à une distance de soixante milles. La direction en était remise au frère du Kénousien ; celui-ci demeurant avec son harem, dans un endroit retiré, à trois ou quatre milles de l'établissement.

Dès que je fus installé, je commençai mes courses dans le voisinage, ainsi que j'avais fait à la zèriba de Ghattas. La flore, à cette époque de l'année où les plantes sommeillent, du moins en grande partie, avait peu de chose à m'offrir; et le peu qui m'était offert ressemblait beaucoup à ce que j'avais déjà vu entre le Dioi:r et le Tondj. Mais le pays s'était modifié; les steppes n'avaient plus la même étendue; la forêt, moins déchirée par les savanes, était généralement plus ombreuse; et, à cette plus grande épaisseur, correspondait une faune plus abondante et plus variée.

Au milieu de mes courses, je n'oubliais pas notre projet de voyage dans le sud; plus que jamais il occupait ma pensée; je m'y préparais, autant que possible, çn continuant mes études de mœurs, de langues et d'anthropologie, ajoutant de nouvelles mesures à celles que j'avais déjà prises, et enrichissant mes vocabulaires.

Bien que je ne fusse qu'à moitié chemin du pays des Niams- Niams, je me trouvais en rapport avec un certain nombre d'habitants de cette province. Les nouvelles de la guerre que Chérifi avait déclarée à Sâmate s'étaient répandues jusqu'aux dernières limites des États du Kénousien, qui avait quelques postes dans ce pays curieux, et pour se renseigner d'une manière exacte au sujet des bruits courants, le gouverneur de la zèriba la plus lointaine — quatre-vingt-dix milles de distance — avait envoyé à Sabbi dix jeunes gens dont l'aspect m'avait singulièrement frappé.

Tout ce que je voyais de cette peuplade me confirmait dans l'idée qu'elle avait une nationalité à elle, différant totalement de celle des tribus que j'avais rencontrées jusqu'alors. Les Bongos, eux-mêmes, m'offraient ici plus d'intérêt que chez Ghattas, où un plus long asservissement leur avait fait perdre beaucoup des anciennes mœurs et du caractère de leur race. Je passais une grande partie de mon temps dans leurs villages, prenant le croquis de leurs habitations et de leur mobilier, fouillant partout, battant les environs, ne négligeant aucun détail, quelle que fût sa puérilité apparente; bref, apportant dans mes recherches le même soin et ia même ardeur que si j'avais été en face des vestiges d'une colonie lacustre.

Les trois esclaves attachés à ma personne par mon hôte m'étaient d'un grand secours dans cet examen , non-seulement comme interprètes , mais en leur qualité d'indigènes. Sans eux je n'aurais jamais pu vaincre la défiance ou la timidité que je rencontrais chez les naturels. La vue extérieure ne me suffisait pas; je voulais pénétrer dans les cases ; et avec de l'insistance je parvins à m'y faire admettre. Je pus dès lors poursuivre mes investigations ; tous les coins furent explorés ; et de cette manière je découvris maint objet, ou surpris mainte coutume, qui sans cela m'auraient échappé.

Les greniers étaient pleins ; la moisson venait de finir ; tous les villages étaient en liesse. Que de fois mon sommeil fut troublé par les clameurs qui sortaient du bois obscur ! C'était l'orgie des Bongos. Sifflets et cornets, trompettes énormes, tubes et tambours gigantesques, faits de la tige des plus grands arbres, étaient à l'œuvre. Ainsi que les grondements d'une mer en fureur, le bruit s'élevait et s'affaissait . ; tantôt des cris aigus, tantôt des hurlements me frappaient l'oreille : cris de centaines de voix de femmes et d'hommes, y jetant toute leur puissance.

Je me levais alors, ne pouvant fermer l'œil, et je me rendais à

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