CHAPITRE VIII
la fête. C'était généralement quand il y avait clair de lune que se faisaient ces bacchanales. Les moustiques en étaient le prétexte : « ne devant pas dormir, «il fallait danser » ; mais les moustiques n'étaient pas assez nombreux pour que l'on dût s'en plaindre. J'en ai bien moins souffert dans toutes ces provinces qu'à mon retour, lorsque j'eus gagné le Nil.
Voici quel est d'ordinaire le programme de la fête. Lentement et à voix basse, quelque vieillard décrépit, quelque femme édentée, commence un récitatif douloureux. Bientôt quelqu'un sort d'une hutte voisine , puis un second personnage ; tous deux montrent du doigt le premier chanteur, et semblent lui dire : « C'est ta faute ! » On arrive; la foule se presse. Tout à coup l'assemblée, prenant le môme rhythme, éclate en un chœur universel, qui se développe et devient une fugue pleine de mesure, où, à un signal donné, toutes les voix se fondent en un cri perçant.
Alors débute une série de contorsions inimaginables. Ils sautent, tourbillonnent, roulent et rebondissent comme des balles élastiques. On dirait tous ces corps lancés par une machine, tant leurs bonds et leurs gestes ont d'ensemble et de régularité. Les trompettes, les tambours ne cessent pas de tonner et de mugir; bras et poumons sont infatigables. Soudain le bruit 's'arrête : profond silence ; mais rien qu'une pause, le temps de reprendre haleine, et le bruit et le mouvement éclatent de nouveau, plus rapides, plus étourdissants que jamais.
Les plaisanteries qui circulent dans ces réunions sont tellement obcènes, qu'il m'est impossible de rapporter la traduction, même affaiblie, que m'en ont donnée mes interprètes. Elle ferait baisser les yeux à une harangère et monter le rouge au front d'un sapeur.
Un grand nombre de danseurs portent des boulets de fer aux anneaux qui leur décorent les chevilles, et les font mouvoir avec une telle violence qu'ils en ont les pieds inondés de sang.
Partout je n'entendais que plaintes amères au sujet de l'appauvrissement du pays. En effet, tandis que l'émigration avait, depuis trois ans, changé en désert la partie nord du district, les indigènes, qui n'avaient pas quitté leurs demeures, avaient à la fois perdu leurs moutons, leurs chèvres et leurs volailles, et diminué leurs cultures au point de souffrir de la disette. Mais c'étaient précisément ceux qui le déploraient qui en étaient cause. Les itongos racontaient qu'à l'époque de l'invasion, ils avaient eu si grand'peur de se voir prendre le reste de leur bétail, qu'ils avaient
lue jusqu'à leur dernière poule, et avaient tout dévoré. D'après de nombreux témoins oculaires, il y avait dans chaque village, au moment de la conquête, une quantité de volailles surprenante; et partout régnait l'abondance. Mais quand la sécurité eut disparu, la production et l'épargne n'offrirent plus d'intérêt; à quoi bon produire ou mettre en réserve ce qui doit nous être enlevé ? Lors donc que leurs greniers sont pleins, les indigènes font du léguy et s'enivrent tant que la récolte dure. Ils vivent ensuite de ce qu'ils trouvent dans les bois et du résultat de leur chasse, qui ne leur fournit guère d'autre gibier que du chat sauvage, des gerbilles, des lézards, et autres bêtes du même ordre. Cependant ils ne craignaient pas de mourir de faim; il y avait dans la forêt, en quantité inépuisable, des fruits et des tubercules digestibles pour des estomacs comme les leurs ; et, dans la savane, des herbes sans nombre, dont les graines pouvaient être mangées.
Le sol n'est pas moins fécond autour de Sabbi qu'à la zèriba de Ghattas ; on y voit aussi fréquemment des épis de sorgho pesant six livres ; mais la portion cultivée est beaucoup moins étendue, et les parties rocheuses donnent un faible produit. Il en résulte que les indigènes, au lieu d'apporter du grain au marché, comme je l'ai toujours vu faire dans les autres endroits, cachent soigneusement celui qu'ils possèdent. Le voudraient-ils d'ailleurs, qu'ils ne pourraient plus se livrer au travail de la terre avec assiduité, obligés qu'ils sont de porter les marchandises. Chaque année, pendant six mois, les voyages au mechra et les expéditions chez les Niams-Niams les arrachent à la culture du sol. En fait de cuivre et de grain de verre, leur richesse a augmenté; mais la disette est venue. C'est justement ce qui est arrivé à leurs oppresseurs que la famine a chassés de Nubie, où la conquête et ses exactions ont rendu le pays inculte.
Tous les soirs je prenais plaisir à suivre des yeux le vol fantastique du cosmetomis de Speke\ l'engoulevent que celui-ci a trouvé dans l'Ouganda, et qui se reconnaît à la dimension étonnante des septième et huitième rémiges , grandes plumes de l'aile, dont la longueur est, pour la huitième, de plus de vingt pouces. Chez le mâle d'une autre espèce du même genre, que l'on voyait avec la précédente, ces longues rémiges s'épanouissaient à leur extrémité en une palette analogue à celles de la queue d'un paon. C'était le macrodyptère longipenne2, que les