‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 156 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Arabes ont nommé le « Père des quatre ailes », par ee motif, que dans son vol rapide, — ainsi lorsqu'il chasse les souris, — il a l'air d'être accompagné de deux satellites.

Ces deux engoulevents ne sortaient de leur retraite qu'après le coucher du soleil ; et, dans cette région, le crépuscule est de si courte durée, que j'avais à peine quelques minutes pour leur envoyer mon coup de fusil. Afin de saisir les insectes, ils décrivent près du sol des cercles peu étendus et passent tcllemenl vite que l'arme du chasseur a peine à les suivre. Néanmoins avec de la persévérance — chez Ghattas je m'y appliquais tous les soirs — j'ai réussi à me procurer de nombreux exemplaires du cosmétornis de Speke. Ce voilier des ténèbres a pour la clarté du jour une antipathie remarquable ; il se tient généralement dans les buissons épais ; ouvre-t-il les yeux, il s'enfuit dès que la lumière le frappe. Souvent il se pose sur un las de feuilles sèches, où il reste immobile, et dont la teinte brune se confond si bien avec la couleur de sa robe qu'on ne le voit pas ; on arrive à marcher sur lui, et il ne faut pas moins que cela pour le faire partir.

Pendant mes courses incessantes dans les environs de Sabbi, je n'ai pas compté moins de douze espèces d'antilopes diverses, entre autres l'élan du Cap [antilope oreas), que j'y ai vu fréquemment. Pendant la saison pluvieuse, il se rassemble par petits groupes de cinq à sept individus et va sur les hauteurs, dont il recherche les bois les plus secs ; mais en hiver, ainsi que la plupart des membres de sa famille, il habite les fonds traversés par des cours d'eau.

Près de la zèriba , dans les savanes qu'arrosaient des filets d'eau courante, le gibier le plus commun était le leucotis; je l'ai trouvé dans ces plaines, mainte et mainte fois, par troupes d'une centaine de bêtes. Selon toute apparence, le nord-est de l'Afrique ne présente nulle part ces légions d'antilopes qui se rencontrent dans l'Afrique australe et que tous les voyageurs ont mentionnées. La grande battue que les Boërsont faite le 24 août 1860, en l'honneur du duc d'Edimbourg, avec l'aide d'une tribu cafre tout entière, rassembla, dit-on, de vingt mille à trente mille antilopes. Dans le bassin du Nil, les parties les plus giboyeuses sont les pentes nord-est des hautes terres abyssiniennes, qui, dans le Taka, vont rejoindre le Settite. On a vu là des bardes qui pouvaient compter environ cinq cents bêtes; mais ce chiffre n'est rien, comparativement à ceux que présente le tableau des chasses

laites clans le sud du continent. Plus pauvre encore est le nombre d'antilopes qui constitue les bandes dans le centre de l'Afrique,

où les tribus humaines, régulièrement distribuées, ne laissent entre elles que des solitudes trop restreintes pour servir de refuges à de grandes troupes d'animaux.

Parmi les petits carnassiers fort nombreux qu'hébergent les provinces que j'ai visitées, la mangouste rayée a été pour moi l'un des plus intéressants. Je m'étais procuré un échantillon vivant de cette espèce, qui est largement répandue, et j'ai été fort surpris de la promptitude avec laquelle ce petit animal s'habitue à la vie domestique ; il ressemble à cet égard au chat des steppes; une fois établi dans votre demeure, il ne veut plus en sortir. C'est un être insolent qui n'éprouve nulle crainte de l'homme, et n'a aucune obéissance. La mienne se rendit bientôt à charge par sa curiosité; elle ouvrait toutes mes caisses, toutes mes malles, renversait mes pots, brisait mes bouteilles, sans autre but apparent que d'en examiner le contenu. Son museau effilé toujours flairant, toujours furetant, lui servait de levier pour arriver à ses fins. Ce qu'il y avait de plus vexant pour moi c'était l'habileté avec laquelle elle découvrait la cachette où mes poules allaient pondre ; elle s'y faufilait et apprenait le goût de mes œufs avant que j'eusse pu les recueillir. En outre elle était fausse. Non moins perfide que rusée, elle arrivait traînant la queue, puis l'agitait, prenait des airs câlins, et vous faisait des agaceries. Youliez-vous la toucher, elle vous happait le doigt et l'entamait profondément. Pour éviter d'être mordu il fallait la saisir par la queue, et la laisser pendre la tête en bas. Quand les chiens la poursuivaient, elle se jetait sur le clos et lançait des coups de patte de tous côtés en grinçant des dents.

Un matin, il nous arriva de l'extrémité de la frontière plusieurs guerriers à l'air sauvage, au regard perçant, et qui portaient des arcs et des flèches. Voulant connaître la force de leurs armes, je plaçai à peu de distance une jarre en terre ; devant la cruche je mis un épais coussin, fait en paille, et je recouvris le tout d'un manteau en grosse serge. La flèche traversa l'étoffe de quatre millimètres d'épaisseur, puis le coussinet, et perça le vase dont la paroi était épaisse d'un centimètre.

Il y a ici une plante, le mucuna urens, que n'oublieront jamais ceux qui ont exploré les bois où elle se trouve. C'est une légumincuse, dont la gousse est revêtue d'une épaisse fourrure de soies raicles et brûlantes. Celles-ci, non moins fragiles que du

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