‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 157 sur 251 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

verre, sont portées par le vent dans toutes les directions, et recouvrent les feuilles de toutes les broussailles. Il est difficile de pénétrer dans le fourré sans être lardé par ces fines aiguilles, qui sont très-redoutées des indigènes. La démangeaison qu'elles produisent, démangeaison cuisante, ne s'éteint qu'au bout de dix minutes et se renouvelle constamment. Par un lavage on s'en délivre plus vite; mais le procédé n'est pas toujours praticable.

Au commencement de décembre, un jujubier, sorte d'épine du Christ, le sizyphus Baclei, donna une grande quantité de baies farineuses, de couleur marron. Ces baies sont d'une amertume qui les rend immangeables ; les naturels eux-mêmes ne les utilisent que pour la pêche; ils en préparent une poudre, qui, répandue à la surface de l'eau, narcotise le poisson.

J'ai trouvé à plusieurs reprises dans l'herbe sèche de la vallée un énorme coléoptère de la famille des élatérides; malheureusement toute ma collection d'insectes a été détruite par le feu, comme on le verra plus tard; et mes notes se bornent à dire que l'élatéride en question était d'un brun clair et avait six centimètres de longueur.

Parmi les quelques arbustes, qui fleurissent ici pendant l'hiver, se trouve un échinops aux fleurs d'un rouge pourpre, formant un magnifique capitule de la grosseur du poing, et dont j'ai gardé un vif souvenir. On le rencontre dans les éclaircies de la forêt, où il sort de l'herbe et arrive à la hauteur d'un homme. Ainsi que la reinette au milieu du feuillage, et le ptarmigan sur la neige trouvent dans la couleur qui les entoure une similitude protectrice, un insecte bizarre, espèce de mante, dont tout le corps est du même rouge que celui des fleurs de notre échinops, choisit pour habitat ces capitules splendides, et confondue avec eux, trompe le regard le plus exercé. Cette partie de l'Afrique, très-riche en insectes de ce genre, m'en a offert une série complète, et chaque fois que j'ai trouvé l'un ou l'autre des membres de la famille, j'ai été confirmé clans l'opinion qu'ils s'efforcent tous d'assortir la couleur du milieu qu'ils habitent avec celles de leur vêtement. Il en résulte que le chercheur de plantes, qui les fait partir avant de se douter de leur présence, en est frappé comme d'une apparition, leur forme étrange ayant vraiment quelque chose de fantastique. A première vue, les capitules d'échinops où ils s'établissent paraissent tout déformés : ces rapaces guettant leur proie clans l'attitude de la prière, et levant au ciel leurs mains ravisseuses.

Il paraît y avoir des manies de toutes les couleurs ; j'en ai vu de rouges, de jaunes, de vertes et de brunes. La plus remarquable de toutes celles que j'ai prises a été rencontrée à l'îlot du mechra, à la pointe de ma tente; sa nuance était d'un vert d'herbe et sa longueur de dix bons pouces.

Autour de Sabbi régnait une si grande sécurité de la part des indigènes, que, sans la crainte d'être attaqué par un lion, j'aurais pu aller et venir entièrement désarmé. Plongeant au plus profond des bois, fouillant le désert, pénétrant dans les fourrés pour y découvrir de nouveaux trésors, je devais me tenir sur mes gardes, et j'emportais un fusil ; mais dans toutes mes courses, si aventureuses que l'ardeur de mes poursuites ait pu les rendre, je n'ai jamais eu d'accident fâcheux.

En Europe, beaucoup de gens se figurent qu'un voyageur au centre de l'Afrique est menacé perpétuellement de la rencontre des lions ; tandis qu'il en est d'autres qui vous adressent cette question naïve: « Là-bas, en avez-vous jamais vu?» Les deux opinions approchent de la vérité. Il y a des lions dans toute l'Afrique et vous pouvez en rencontrer partout ; mais leur nombre est proportionné au rang qu'ils occupent parmi les animaux, et le chiffre en est peu considérable. Si vous les rencontrez, c'est que le pays est giboyeux et que le gros gibier n'est pas loin. « Quarante générations de mamelouks ont opprimé l'Egypte, » nous dit l'histoire humaine ; à cela les Annales des bêtes nous répondent: quarante lions cherchent pâture dans cette contrée.

Il ne faudrait pas croire que toute chasse en Afrique est nécessairement accompagnée d'aventures ; c'est au contraire un fait exceptionnel ; rien ne serait plus fastidieux que le récit de mes courses ayant pour but d'approvisionner la table. Même en Afrique, la chasse peut être d'un intérêt aussi vulgaire que la poursuite d'un lièvre dans les environs de Paris. Ici, comme ailleurs, tirer et toucher sont deux choses différentes ; et plus encore toucher et tuer sur le coup. La résistance vitale est si forte chez le orand gibier de cette partie du monde, que le chasseur doit s'attendre à perdre au moins 70 pour 100 des grosses hôtes qu'il a blessées. Non-seulement il n'a pas de chiens pour suivre la piste ; mais il est entravé dans sa course par un flot de grandes herbes, et par les2 marais qu'il est obligé de franchir. D'autre part, s'il est en marche, il n'ose pas s'éloigner de la caravane de peur de s'attarder; et la possibilité de se perdre lui impose une hâte qui nuit beaucoup au succès.

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