CHAPITRE VIII
Une après-midi la poursuite d'une bande de caamas, bande très-nombreuse, m'avait conduit au fond d'un bois. En faisant une pause de distance en distance, ces bêtes rusées m'avaient attiré clans l'ombre, sans me donner une seule occasion de tirer l'une d'entre elles. J'étais si avant dans la forêt que les rayons du soleil ne m* arrivaient plus qu'à l'état de lueur crépusculaire. J'allais franchir un pli de terrain pour gagner la hauteur qui en formait l'autre bord, et d'où la barde attentive épiait mes mouvements, lorsqu'un objet informe, qui me parut se mouvoir, me heurta tout à coup. L'obscurité ne me permit pas de distinguer l'objet; mais trouvant une fourmilière dans le voisinage, je m'en fis un rempart; et, à l'abri du monticule, je me rapprochai de l'être énigmatique, dont j'avais senti la masse. Au même instant la bête se retourna; et j'aperçus le groin d'un énorme cochon à verrues, c'est-à-dire une paire de fortes défenses, qui s'échappaient d'une large mâchoire. La tranquillité du regard annonçait que l'affreux animal ne se doutait pas de ma présence ; toutefois par son attitude il semblait prêt à fondre sur le premier intrus qui envahirait sa retraite. Je diminuai le plus possible la distance qui nous séparait, et lui envoyai ma balle dans le corps. La massive créature pivota sur elle-même, ainsi que le fait une mouche traversée par une épingle; puis elle se jeta sur le dos, battant l'air des quatre jambes, et m'ofïrant le spectacle le plus curieux. Pendant que j'attendais que la bête expirât, quelle ne fut pas ma surprise de voir mes antilopes se tenir tout au plus à une portée de pistolet, et comme sous le charme de l'incident qui les avait délivrées de ma poursuite. Je n'avais qu'un fusil à un coup; il fallait le recharger pour tirer sur la bande: ce que j'allais faire, quand je découvris que, par une de ces fatalités qui vous arrêtent court au moment du succès, j'avais employé ma dernière balle.
Mon sanglier était mort; je l'envoyai chercher le soir par les affamés du voisinage, auxquels j'en fis l'abandon, et qui s'en régalèrent. Pour moi, je soupai sans rôti; car à propos de l'horrible viande du cochon à verrues je suis bon mahométan.
A peu de jours de là, j'étais suivi d'un de mes Nubiens qui avait pris un âne pour rapporter le produit très-éventuel de la chasse. Parvenu dans un endroit situé entre deux ravins profonds où, àrôpoquc des pluies, coulaient deux torrents qui se rejoignaient à une faible distance, je laissai mon homme avec son baudet et m'engageai dans les hautes herbes. Un petit bushbok
ne tarda pas à être découvert et je crus être certain de l'avoir blessé. Bien qu'il eût pris la fuite, je m'attendais à le voir tomber prochainement, lorsque tout à coup il poussa un cri d'angoisse et disparut. Je fendis l'herbe aussi vite que possible, et fouillai avec soin l'endroit où quelques minutes avant se trouvait mon antilope; mes recherches furent inutiles. J'étais embarrassé de deux fusils qui gênaient mes mouvements ; toutefois, sachant que les deux ravines enfermaient le terrain, j'étais à peu près sûr de retrouver ma bête. Effectivement je finis par la découvrir. Elle était des plus vivantes, et se débattait de l'avant-train, en poussant des plaintes, mais sans changer de place, et comme attachée au sol par un objet qui, au premier abord, me parut ressembler à la draperie crasseuse d'un Nubien. J'approchai, et vis que l'antilope avait été saisie par un énorme serpent qui l'entourait d'une triple ceinture, et qui, étendu sur elle, lui retenait les pieds de derrière. Je reculai suffisamment pour viser juste, et lâchai la détente. L'énorme python se leva d'une aune, droit comme un cierge, et s'élança pour m'atteindre ; maisTépine dorsale était rompue, et la partie inférieure du corps traînait par terre, sans lien avec le reste. Je rechargeai mon fusil et tirai à diverses reprises, pour ainsi dire à l'aventure ; car les évolutions d'un serpent ne sont pas moins difficiles à suivre que le vol du cosmétornis.
J'ai eu d'autres fois la preuve qu'une charge de plomb ordinaire suffit pour causer la mort du plus énorme python, si l'épine dorsale a été brisée du coup.
Une dernière balle compléta ma capture; et l'âne de mon Nubien revint triomphalement, chargé d'un double fardeau qui s'équilibrait à merveille : le serpent d'un côté et l'antilope de l'autre.