‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 159 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Tournée chez les Mittous. — Réveil dans la solitude. — Soldat emporté par un lion. — Dokouttoû. — Pêche dans le Roah. — Souper d'une bande d'esclaves. — Ngama. — Dimindô, poste de chasseurs. — A travers les grandes herbes. — Dangaddoulou.— Hospitalité des zèribas. — Le Rohl. — Réception honorifique. — Mal au pied. — Patience mise à l'épreuve. — Gens du pays.

— Zèriba des frères Poncet. — Vues commerciales du gouvernement égyptien.— Étrange caractère du paysage. — Pilotis et palissades. — Damans. — Conformation particulière du pied de ces animaux. — Cataractes du Nil en miniature. — Le tinnea sethiopica. — Zèriba Kéro, sur l'Ouohko. — Reggo et ses chiens. — Kouragghéra. — Festival ordonné par Abd-es-Sâmate.

— Discours du Kénousien. — Abd-es-Samâte fait connaître ses intentions.

— Déragô et ses montagnes. — Kouddou sur le Roah. — Frayeur inspirée par les lions.— Retour à Sabbi. — Les Mittous. — Infériorité de la race. —

Défiguration. — Esclaves de la mode. — Mélomanie.

Quelques zèribas fondées récemment chez les Mittous avaient permis à mon hôte de porter beaucoup plus loin sa frontière orientale. Désirant visiter ces nouveaux établissement je partis avec trois de mes serviteurs et dix naturels chargés de mes bagages , plus un officier de la garnison qui devait, non-seulement me servir de guide, mais veiiler à ce qu'il ne me manquât rien pendant la route. Les mois de décembre et de janvier furent consacrés à cette excursion.

Une brève étape au nord-est nous conduisit à Boïko, où, plongé dans une épaisse forêt, était le harem d'Abd-es-Samate. La première épouse, bien que demeurant invisible, nous reçut avec honneur ; et malgré son origine — c'était la fille d'un chef niamniam appelé Ouando — elle fit preuve de civilisation jusqu'à me faire servir du café et plusieurs mets de la cuisine khartoumienne.

Ayant repris notre marche au levant, nous gagnâmes le Touduy, petite rivière qui passe à deux lieues environ à l'est de Sabbi, et va se jeter dans le Roah, le Nam-Dyaou des Dinkas. A cette époque de l'année, le Touduy n'a pas plus de vingt à trente pieds de large, et murmure dans une auge terreuse de vingt pieds

de profondeur, où il forme çà et là de profonds bassins, toujours très-poissonneux.

Notre premier camp fut établi près d'un superbe tamarinier qui servira longtemps encore de point de repère, ainsi qu'il le faisait alors. C'était un lieu de halte pour toutes les caravanes qui se dirigeaient de l'est à l'ouest, et vice versa. Des monceaux d'herbe qui avaient été des huttes, des traces de foyers, des fragments d'os, vestiges ordinaires des bivouacs, témoignaient du choix habituel de cet emplacement.

Dans cette saison, vers cinq heures du matin, s'apercevait une légère rosée. Les nuits étaient calmes et présentaient avec la chaleur du jour un contraste frappant; ce qui n'arrive pas en été, où, à l'intérieur des cases, la différence esta peine sensible. Dans la journée cependant, le vent du nord-est soufflait d'une manière constante, et avec une force qui, entre une heure et deux, s'accroissait jusqu'à former une tempête.

Il y a, dans les premières heures du matin, un charme particulier que le réveil en pleine solitude vous fait goûter sans mélange. Ici, dès que l'horizon commence à rougir, les bois retentissent du chœur des tourterelles à collier et du caquetage des pintades. La même aubade revient chaque jour; et le voyageur, réveillé par la voix familière des colombes, croit avoir dormi au pays natal.

Comme nous allions nous remettre en route, quelques habitants d'un village voisin, appelé Ghiguy, nous apprirent l'horrible nouvelle qu'un soldat, qui s'était couché devant la porte de sa case, à cinq pas de la palissade, avait, cette nuit même, été saisi par un lion, et emporté avant d'avoir eu le temps d'appeler au secours. Depuis quelques années, ajoutèrent ceux qui nous racontaient le fait, les lions infestaient le district ; et, dans les derniers mois, pareil malheur était arrivé si souvent que la plupart des gens du village avaient émigré; ils avaient plusieurs fois changé de résidence , mais les mangeurs d'hommes les avaient suivis partout; c'était là ce qui avait fait rester les autres dans leur triste demeure.

A sept heures nous étions à Ghiguy, la plus misérable de toutes les bourgades perdues au fond des bois: une haie d'épines, sans ouverture visible, entourant des huttes pour la plupart abandonnées; et, sur les toitures, des gens frappés d'épouvante qui, malgré la hauteur du soleil, n'osaient pas quitter leur perchoir, dans la crainte où ils étaient des lions.

Page 1