CHAPITRE IX
Silencieux et abattus, mes hommes continuèrent à cheminer, le fusil à la main, troublés par le moindre frôlement, scrutant le sentier duYegard, et croyant toujours reconnaître les pas de l'ennemi.
Après une longue marche, nous arrivâmes à Dokouttoû, zèribà d'Abd-cs-Sàmate, situé au bord du Roah, à l'extrême limite du pays des Bongos, et à vingt milles de Sabbi, un peu vers le sud. Une demi-lieue avant d'arriver, nous avions eu à franchir le Mokloïo, cours d'eau important, mais simplement torrentiel, qui serpentait dans une dépression de la steppe, où il avait encore cinq pieds de profondeur et cinquante de large. Il allait rejoindre le Roah aune faible distance.
Ce dernier est à peu près de la môme dimension que le Tondj, auquel il finit par s'unir. Il forme ici une courbe marquée vers l'est; mais sa direction générale est droit au nord. Nous le trouvâmes encaissé par des rives de vingt à trente pieds de hauteur; sa largeur moyenne était alors de quarante pieds; il n'en avait que trois de profondeur avec une vitesse de cent vingt pieds par minute. La plaine herbue qu'il recouvre à l'époque de son débordement est moins large que le lit d'inondation du Tondj àKoulongo; elle n'a qu'une demi-lieue de diamètre; d'où j'infère que le Roah, pendant la saison pluvieuse, a un débit moins considérable que celui du Tondj.
Les Bongos montraient beaucoup d'empressement à saisir le poisson que leur offrait la rivière. En maint endroit celle-ci était barrée par des espèces de chevaux de frise, dont les vides avaient été bouchés avec de l'herbe, et qui laissaient entre eux des ouver tures auxquelles des nasses étaient appliquées. Les produits de la pêche étaient fort abondants.
A deux ou trois lieues en amont, où une bordure impénétrable de roseaux couvrait les rives, habitaient de nombreux hippopotames. Cette portion du Roah est, à ce qu'il paraît, l'un des séjours favoris de ces animaux; il nous fut raconté que deux ans avant notre passage, les indigènes avaient tué là trente de ces colosses en un jour. La rivière était basse, et les pauvres bêtes, refoulées dans les auges les plus profondes, n'avaient pas pu échapper au massacre.
Nous passâmes deux jours à Dokouttoû; j'en profitai pour explorer les environs. Une petite bande d'esclaves composée de cent cinquante tètes, enfants et jeunes filles, arriva le lendemain; elle venait du territoire que Ghattas el Agad se sont taillé
clans l'est, et avait pour conducteurs ceux qui l'avaient achetée. Plusieurs vieilles femmes, également esclaves, étaient chargées de surveiller les enfants, et de présider à leurs repas.
Le soir, je fus témoin de l'hospitalité que reçut la petite caravane. Conduits par leur chef, les habitants de la hourgade voisine apportèrent cinquante écuelles de gruau de pénicillairc, plus cent autres remplies de bouillie d'hyptis, de courges, de viande, de poisson sec, de farine, de mélochie sauvage, et d'une sauce faite avec de l'huile de sésame. J'avoue que la distribution se fit avec beaucoup plus d'ordre que je ne m'y serais attendu. Le repas s'avala rapidement; puis toute la bande fut entassée pêlemêle dans une couple de huttes.
Pour moi, j'eus une table abondamment servie de tout ce qu'il y avait de meilleur. On ne fut pas moins libéral envers mes hommes ; et, par surcroît, dans la nuit qui précéda notre départ, l'agent fit tuer un bœuf pour que ma suite eût de la viande pendant le voyage.
J'en étais attristé; chaque morceau que j'avalais dans ce malheureux pays révoltait ma conscience. Le pain que nous mangions avait été pris, au jour de la récolte, à ceux qui l'avaient fait venir, et qui, alors tout joyeux de leur moisson, fouillaient maintenant la terre pour avoir des racines; grâce à eux nous étions dans l'abondance, et leurs enfants mouraient de faim. La viande qu'on nous donnait à profusion avait été volée à des gens qui aiment leur bétail jusqu'à l'idolâtrie, et qui payent de leur sang leur opiniâtreté à le défendre. Mais le cri de l'estomac couvrait la voix du remords et faisait taire l'émotion.
Partis de Dokouttoû, nous fîmes trois lieues au sud, à travers un bois clair-semé qui longeait la rive gauche du Roah, dont les berges étaient rocheuses ; et nous passâmes la rivière près d'une petite bourgade qui n'appartenait plus aux Bongos, mais aux Mittous. Le chef de l'endroit s'appelait Degbé.
Allant toujours au sud, le chemin se déroula au milieu d'immenses prairies où de grands bassins, presque des lacs, renfermant une eau morte, semblaient être d'anciens lits du Roah. Des antilopes de grande espèce, caamas et waterboks, apparurent; une petite harde ^d'une trentaine de leucotis m'entraîna à sa poursuite, et le soir il y eut festin au bivouac.
Entre les rives du Roah et celles du Rohl, la formation rocheuse, ininterrompue jusque-là, est brisée par des mamelons de gneiss et des collines éparses, répandus dans tout le pays. J'ai