CHAPITRE IX
vu, à dix lieues de Ngama, dans une localité remarquable par des I rails de ce genre, des roches où l'on aurait taillé des obélisques d'une dimension colossale. Ces points accidentés, où le roc surgit sous diverses formes, alternent avec de grands plateaux non moins unis que des miroirs.
L'établissement de Ngama, le plus considérable de tous ceux qu'Abd-es-Sàmate avait chez les Mittous, s'appelait ainsi du nom d'un chef indigène qui, avec ses vingt femmes, résidait à peu de distance. Les gens du pays nommaient l'endroit Mittou-Mor.
De Ngama, qui est au sud-sud-est de Dokouttoû, nous nous dirigeâmes au nord-est vers Dimindô, simple station de chasseurs d'éléphants qui appartenait à Ghattas, et relevait de la « Compagnie du Djebel ». On appelait ainsi le territoire que possédait Ghattas sur les rives du haut Nil-Blanc1. Nous étions alors au point culminant du pays qui est entre le Roah et le Rohl ; et tout le district offrait plus de défilés, de déchirures, de lits de torrents que la partie précédente.
Dimindô est situé sur la rive droite de rOuohko, petite rivière que notre marche nous a fait traverser plusieurs fois, et qui, dans une longueur d'à peu près soixante-dix milles, n'augmente pas de dimensions d'une manière appréciable. J'ai retrouvé cette môme particularité chez maints cours d'eau qui franchissent de grandes étendues sans rencontrer un seul affluent.
Récemment construite, la station l'avait été à grands frais de paille et de bambous. Il y avait là de véritables palais de chaume dont les coupoles et les toits resplendissaient de toute la gloire de la blonde Cérès ; et leur éclat était leur moindre mérite : la vermine n'existait pas dans leur couverture neuve; on y dormait sans être dérangé par les rats, et ces demeures champêtres avaient encore le doux arôme des prairies.
Nous fûmes parfaitement accueillis à Dimindô. L'alambic était déjà en pleine activité; et l'on me donna plusieurs gourdes d'un spiritueux moins absolument mauvais que celui de l'Égyptien de Gourfala.
Partout, d'ailleurs, je n'ai eu qu'âme louer de l'hospitalité des zéribas. J'y ai toujours eu du laitage et de la viande, souvent à profusion. A mon arrivée, on apportait dans ma case, selon la coutume nubienne, un rafraîchissement nommé abré. C'est une
1. Toute la partie du fleuve comprise entre Gondokoro et l'embouchure du Bahrel-Ghazal porte, comme on sait, le nom de Bahr-el-Djébel (rivière de la montagne) ►
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boisson tout simplement composée d'eau, dans laquelle on a fait infuser une pâte desséchée ayant beaucoup de levain et mise en miettes. Le goût en est si agréable que le voyageur ne saurait trop vanter ce breuvage. Toutefois, l'abré ne peut être produit qu'avec de la farine de sorgho. A ce rafraîchissement de bienvenue s'ajoutait l'usage patriarcal d'apporter un bassin et de laver les pieds de l'arrivant.
Ces préliminaires terminés, je m'asseyais sur l'angareb (sorte de couchette), qui presque toujours était recouvert d'un élégant tapis de Perse ; et, la pipe à la bouche, j'attendais les visites. Arrivaient alors à chaque minute de nouveaux personnages, qui, après m'avoir fait leurs salaams, plaçaient devant moi, silencieusement et d'un air mystique, des bouteilles, des calebasses, des gourdes contenant du lait, du beurre, de l'eau-de-vie, du miel, de la bière, toutes les friandises que produisait la contrée. Mes gens avaient leur part de cette abondance, et ils se félicitaient vivement de l'heureuse idée que j'avais eue de faire ce petit voyage, qui, d'un pays de famine, les avait conduits dans une terre de promission.
Toutefois la médaille avait son revers ; c'était à qui me parlerait de ses maux et me demanderait de les guérir ; j'en étais excédé. Il me fut amené entre autres un Nubien, qui, dans ses courses, avait été victime des herbes tranchantes, au point que ses pieds ne tenaient plus que par les tendons. Ces gens-là n'ont pour traiter leurs blessures aucun moyen rationnel; dès qu'il .y a la moindre inflammation, ils s'efforcent de la combattre avec de l'eau chaude et des cataplasmes de mie de pain : ce qui ne manque pas d'aggraver le mal. J'en ai vu qui avaient perdu plusieurs orteils; d'autres qui avaient à la jambe et sur le coude-pied d'affreux ulcères; tout cela provenait de coupures généralement insignifiantes, et qui, mal soignées, avaient eu ce résultat.
« Un fait remarquable, leur disais-je, que dans cette contrée l'herbe soit aussi maligne. Il y a autre chose : c'est une punition du Seigneur.
— Mais Dieu, répondaient-ils, n'envoie pas d'herbe pareille au Dongola; c'est le pays qui est mauvais.
— Prétendez-vous, répliquais-jc, que Dieu soit bon là-bas et méchant ici? Non, Dieu est juste et vous punit de vos brigandages, puisqu'il n'y a pas ici de gouvernement pour vous châtier. » Je croyais devoir parler de la sorte à des hommes qui,