‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 162 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sous le manteau de la religion, commettent lous les crimes; qui, à genoux devant des textes prêchant la guerre aux infidèles, s'en autorisent pour piller et pour tuer des gens sans défense, et qui regardent cela comme des actes méritoires leur gagnant le paradis.

La principale zèriba de cette partie des domaines de Ghattas n'était pas loin de Dimindo, à une lieue et demie seulement du côté du nord-est; elle portait le nom de Dangaddoulou, qui lui venait d'un certain Danga, placé à la tête du district. En 1863, les frères Poucet, voulant créer de nouveaux établissements dans le Mvolo, près des cataractes du Rohl, avaient cédé à Ghattas ceux qu'ils possédaient chez les Agars. Ces derniers, très-hostiles aux gens de Khartoum, avaient fini par se procurer un grand nombre d'armes à feu, et s'étaient rendus si redoutables que les Nubiens n'avaient pas même essayé de relever la zèriba dont j'ai raconté la destruction. Par ce motif, les établissements de Ghattas avaient été reportés plus au sud, dans la région où je me trouvais alors.

En quittant Dimindo, nous repassâmes l'Ouohko, dont les berges avaient là quinze pieds de hauteur, et qui, à cette place, tournait à angle droit vers l'est, comme pour atteindre le Rohl par le chemin le plus court. Cette petite rivière est peuplée de mollusques, principalement d'anodontes. Les coquilles de ces grandes moules sont recueillies avec soin par les naturels, qui les emploient à beaucoup d'usages domestiques. On trouve également, dans l'Ouohko, Yetheria caillaudii, sorte d'huître géante, qui forme de véritables bancs dans tous ces petits cours d'eau.

Notre chemin nous fit traverser de nombreux plateaux de gneiss, qui, fréquemment, présentaient la plus grande homogénéité sur une étendue de plusieurs centaines de pas. De la surface de la roche se détachaient des feuillets unis de l'épaisseur d'une couverture de livre, et qui me fournirent d'excellents matériaux pour mettre en presse mes paquets de plantes.

Je trouvai à Dangaddoulou deux agents qui se disputaient la surintendance. L'un était venu par les derniers bateaux, et avait commandé la caravane chargée des provisions de l'année. Mais les Nubiens de la zèriba l'accusaient d'avoir agi frauduleusement et ne voulaient pas le reconnaître pour chef. C'était un copte, le seul chrétien de Khartoum qui se soit aventuré, du moins que je sache, à vivre au milieu de ces fanatiques. Son compétiteur,

nommé Sélim, était un Dinkadcsix pieds de haut, un musulman qui avait pour lui la majorité des voix, et qui, sans cesse, était en discussion avec son rival, au sujet des provisions apportées de Khartoum.

L'un et l'autre me reçurent à bras ouverts, cherchant mutuellement à se surpasser en fait de politesses et de démonstrations amicales. Ils supposaient qu'à mon retour je serais questionné sur leurs mérites respectifs, et que ma réponse aurait beaucoup de poids auprès du maître. Chacun réciproquement me disait du mal de l'autre ; tous les deux le faisaient dans les mômes termes ; et je dois avouer que, pendant les deux jours que je passai avec eux, leur ivresse fut constante et à peu près égale.

Il y avait alors grande abondance à la zèriba; mais les troupeaux récemment enlevés ayant été pris dans le voisinage, on craignait une attaque nocturne. Des patrouilles allaient donc tous les soirs battre les environs, et de nombreuses sentinelles devaient faire le guet. Malheureusement, dès que le soleil était couché, tout le monde se mettait à boire. Si les Dinkas fussent arrivés, il est probable que le succès eût couronné leur entreprise. Les Mittous de cette localité s'appellent Ghéris. Au sud et à l'est du Rohl, sur une grande étendue, la contrée porte le nom de Moro ; comme elle est peuplée de tribus de nationalités diverses, le nom qui lui est donné est, sans aucun doute, purement géographique. C'est le premier et le seul exemple que j'aie eu, dans cette région, d'une appellation territoriale qui ne soit pas en même temps celle des gens du pays.

Profitant de la destruction partielle que l'incendie avait faite des grandes herbes, les indigènes se livraient à la chasse avec ardeur. Les fosses et les pièges se creusaient et se plaçaient en grand nombre ; les battues, secondées par les filets, s'organisaient de toute part; les arcs puissants qui, rencontrés par les grands animaux, se détendent et leur jettent un lasso qui les entrave, étaient surtout mis en œuvre; et dans les villages se voyaient de nombreux trophées, où figuraient de superbes cornes de buffle et d'élan.

Pendant que je me dirigeais vers le Rohl, un de mes pieds s'enflamma au point qu'il fallut recourir au portage. Ce fut assez difficile, en raison du manque de litière convenable; puis des sentiers trop étroits pour que deux hommes pussent y marcher de front; enfin des gens ne voulant rien porter de lourd que sur leur tête.

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