‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 163 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

En Afrique, dans tous les endroits où règne l'islamisme, il paraît que lïisagc interdit ce genre de locomotion. Pour tout bon musulman, c'est pécher que d'imposer à l'homme, même à un noir, le fardeau de votre personne. Ce scrupule est remarquable chez des individus dont l'esprit d'oppression n'a pas de bornes, et qui ne reconnaissent à un nègre, en tant que païen, nul droit à être traité humainement. Il serait à désirer que les Européens pussent faire partager ce cas de conscience, et l'adopter euxmêmes à l'égard des peuples qu'ils protègent.

Le pays, sur la rive gauche du Rohl, paraissait être largement cultivé; nous traversions continuellement des terrains où il y avait eu du pénicillaire dont la coupe était récente.

A trois lieues de Dangaddoulou, le sentier s'engagea dans une' prairie basse; et, pour la première fois depuis que nous avions quitté le Diour, je vis un grand bouquet de borassus qui balançaient, à quatre-vingts pieds du sol, les larges éventails de leurs cimes. Sous leur ombre nichait une petite bourgade appartenant à un Mittou, nommé Baï, et dans laquelle nous passâmes le milieu du jour.

De là, nous fîmes environ deux lieues pour aller coucher au village de Gadi. A l'horizon, de l'autre côté du Rohl, se voyait, au nord-est, une chaîne de collines dont le relèvement d'un certain nombre d'angles me permit de déterminer la position. J'acquis de la sorte, pour la première fois, la certitude que ma route se rapprochait de différents points de celles de mes prédécesseurs; et je pus en toute sécurité identifier le Gourkéni, avec une localité de la carte de Petherick. L'élévation du Gourkéni, au-dessus de la plaine, est d'environ deux cents pieds.

Ce fut pour moi un vif plaisir de voir les habitants se livrer à leurs occupations journalières et de les suivre du regard dans leurs étroites demeures. Je profitai de l'occasion pour enrichir mon portefeuille de nombreux croquis d'objets de ménage, et surtout d'articles de toilette que les dames mittous possèdent en abondance. Ces femmes, naturellement fort laides, se décorent la bouche d'une façon qui les rend horribles ; c'étaient les plus affreuses que j'eusse rencontrées jusque-là.

Partout ailleurs cette déformation de la bouche est exclusivement féminine. Chez les Mittous, le sexe fort en est quelquefois paré. J'ai reçu à Gadi la visite d'un homme qui portait, à la lèvre inférieure, un morceau de quartz poli, taillé en cône, et d'une longueur de six centimètres.

Derrière le village, nous retrouvâmes FOuoliko, ayant là quarante pieds de large, ce qui lui donnait l'aspect d'une rivière. Il coulait alors dans la vaste plaine qui s'étend à l'ouest du Rohl.

Près de deux heures nous furent nécessaires pour franchir en droite ligne cette plaine, où l'herbe était si haute et si drue que, malgré le niveau que j'occupais, — l'angarep qui me servait de palanquin ne se trouvait pas à moins de six pieds du sol, — j'étais obligé de me lever pour voir la montagne voisine.

Je ferai observer que, bien que par cette latitude, — sixième et huitième parallèles, — l'amoindrissement de la vitesse de rotation de la terre soit peu sensible, les cours d'eau de cette partie

Cône de quartz, bijou de lèvre (grandeur naturelle).

de la région du Haut-Nil subissent les mômes effets que les rivières septentrionales, dont la direction est également du midi au nord. Tous ces cours d'eau passent vers l'un des bords de la plaine, qu'ils inondent, et toujours du côté du levant. Ainsi, à l'ouest du Diour et du Pàngo, la traversée du champ d'inondation exige, en maint endroit, près d'une heure de marche, tandis que, sur l'autre rive, elle ne demande que dix minutes. Aux environs de Koulongo, il ne faut guère moins de trois quarts d'heure pour franchir la côte occidentale du Tondj, et de l'autre côté un demi-quart d'heure seulement. Ici le Rohl n'a pas même cette lisière à sa droite. Il coule au pied d'une falaise sur laquelle est située la zèriba d'A-Ouri, propriété de

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