CHAPITRE IX
Ghattas. Celte berge escarpée termine la pente du Gourkény, dont la niasse est à une distance d'environ quatre milles.
Dans tous les cas le Rohl a beaucoup plus d'eau que le Toridj ; près d'A-Ouri, il se divise en plusieurs brandies que séparent, durant l'hiver, des bancs de sable fort élevés. En se retirant, les grandes eaux laissent des mares, dont l'évaporation couvre la plaine d'un voile humide.
Le 17 décembre, le Rohl n'avait que soixante-dix pieds de large et deux et demi de profondeur ; mais ses berges arénacées, de vingt pieds d'élévation, étaient couvertes de roseaux; et quand il déborde, toute la savane est inondée. Il doit alors présenter un spectacle imposant, et rivaliser en apparence avec le Diour, bien qu'en réalité il ne débite pas plus du tiers de la quantité d'eau roulée par celui-ci.
Lorsque nous l'avons vu, sa course n'était que de cent pieds par minute. Les Dinkas le désignent sous le nom de Nam-Rohl, qui signifie rivière des Rolils, gens de leur nation établis sur ses bords. Les Mitlous, les Madis et d'autres riverains l'appellent Yalo, et les Bongos Dyollébè. Ceci est un exemple de ce que l'on rencontre dans toute l'Afrique, où reviennent sans cesse les noms des chefs et des tribus appliqués aux villages, aux territoires et aux rivières. Dans cette contrée, les Yahou, les Ronga, les Moundo sont presque aussi nombreux que les Columbus, les Jackson et les Franklin aux États-Unis.
Le nom de Kaddo ou Koclda, joint à celui de Rohl sur quelquesunes de nos cartes, me paraît superflu; ce mot, dans les dialectes rohl et mittou, voulant dire rivière, et s'employantpour désigner l'eau en général.
Une réception des plus honorifiques nous attendait à la zèriba d'A-Ouri. Je voyais, de mon poste élevé, toutes les fourmilières couvertes de tètes noires, et les curieux arriver par centaines pour se trouver sur notre passage.
En approchant de l'enceinte, j'aperçus devant la porte cinquante hommes sous les armes, prêts à nous saluer delà décharge de leurs fusils. Un frisson d'inquiétude me courut dans les veines ; et ce fut pour moi un soulagement de penser qu'à la hauteur où je me trouvais alors il y avait un peu moins de risque d'être atteint par les coups de feu, qui, selon l'usage, devaient être dirigés vers le sol.
Les indigènes de cette localité s'appellent Sofîs et composent avec les Rohls, qui demeurent plus à l'est, une seule et même peu-
plade. A certains égards, leur dialecte se rapproche de celui des Bongos et de celui des Mittous, bien que, dans son ensemble, il diffère de ces deux idiomes. A en juger d'ailleurs par leur aspect et par leurs coutumes, les Sofis auraient une étroite parenté avec les Mittous.
Ils habitent non-seulement le territoire d'A-Ouri, mais les trois collines situées au nord de la zèriba. Le plus élevé des trois monts est le Gourkény, qui paraît être formé d'une masse de gneiss, et qui présente, vers le sud, des pentes abruptes d'une hauteur relative de deux cents pieds.
Le Gourkény avait alors pour chef un nommé Dyoli. Nous avons dit qu'une distance de quatre ou cinq milles le séparait de la zèriba. Petherick, dans son voyage de 1862, l'a rencontré sur sa route, et l'a traversé en allant d'Ahouil à Djirri *.
Plus près de la zèriba est une colline moins haute, portant des villages appelés Nyédi, Yéi et Madouri, et qui tous les trois sont tributaires de Ghattas.
Au nord-est, à un jour de marche s'élève un mont tabulaire, que les indigènes, à qui cette position paraît inexpugnable, ont appelé Khartoum pour en désigner l'importance. J'ignore si le plateau est inaccessible; mais ses habitants, qui, paraît-il, sont d'excellents archers, et qui ont une grande bravoure, sont trèsredoutés des gens de la zèriba. Attaqués plusieurs fois par les Nubiens, ils les ont toujours repoussés en leur infligeant des pertes considérables; et peu de temps avant notre arrivée, ils avaient à leur tour essayé de surprendre la station, qui, sans aucun doute, aurait été détruite si la garnison tout entière de l'établissement voisin des frères Poncet ne l'avait pas promptement secourue.
Les Nubiens appliquent indifféremment la qualification de Diours à tous les riverains du Rohl qui habitent au sud du territoire dinka; mais ces tribus, qui n'ont avec les Diours de l'ouest, gens d'origine chillouke, rien de commun ni dans le langage, ni
1. Si lahauteur rencontrée par Petherick, en 1862, entre Ahouil et Djirri, est le Gourkény, celui-ci n'est pas composé de gneiss. « Suivant une pente douce sur une formation d'un grès rouge, tellement grossier, qu'en beaucoup d'endroits il avait l'aspect d'un conglomérat », dit Petherick (minéralogiste de profession); et il ajoute, page suivante : « .... Une heure de marche nous conduisit au bord d'une falaise de cent pieds d'altitude, donnant sur une large et riante vallée que traversait le Nam. La roche nue était un grès rouge graveleux, contenant vers le milieu une strate de calcaire noduleux et friable.... » (Voy. Travels in Central Africa, 1. 1, p. 243.)
[Note du traducteur.)