CHAPITRE IX
saient la rivière, et y causaient des rapides, qui, sur une échelle réduite, ressemblaient aux cataractes du Nil. Petherick a signalé celte chaîne de roches éparses qui traversent le pays d'occident en orient, et qui, d'après lui, s'étend jusqu'au sud du village do Dougbara.
Le gouverneur de Mvolo, qui était au service des frères Poncet depuis de longues années, me reçut avec une extrême courtoisie. Au moment où je franchis l'entrée de la palissade qui entourai I la zèriba, cent hommes me saluèrent de leur poudre , et une petite pièce d'artillerie de marine qui était sous le porche tira plusieurs coups en mon honneur.
Néanmoins, si flatté que je pusse être d'un pareil accueil, l'impression désagréable que je ressentais à la vue du drapeau rouge, chargé du croissant et des versets coranesques, était la plus forte. Je me réjouissais d'avance à la pensée de voir, au moins ici, les trois couleurs affirmer hautement l'autorité et l'indépendance des Franks; j'étais singulièrement déçu. Mes Nubiens m'avaient déclaré plusieurs fois que pour rien au monde ils ne me suivraient, si je déployais mon drapeau ; je n'avais plus le moyen de les convaincre de leur sottise. Le déploiement de la bannière musulmane sur les possessions d'un Français est la preuve la plus manifeste du peu d'influence que les négociants de Khartoum ont sur leurs mandataires.
Il n'y avait pas un seul chrétien à la zèriba d'où l'état de choses n'avait rien qui dût surprendre; mais un compatriote des Poncet, je n'en doute pas, eût gardé le silence, ou porté un jugement plus sévère que le mien.
Le commerce d'esclaves, dans toute cette région, est non moins tacitement reconnu que, chez nous, les actes des courtiers marrons ne le sont à la Bourse ; et les frères Poncet avaient eu beaucoup à souffrir de leurs employés. Les accusations dont ils avaienl été victimes à cet égard, et la difficulté d'agir sur les coupables, leur avaient fait d'abord limiter le nombre de leurs établissements dans le pays du Haut-Nil, où d'ailleurs l'insignifiance des béné fices du commerce honnête ne leur permettait pas de lutter avec les compagnies voisines, qui ne reculaient devant rien pour s'enrichir. Puis ils s'étaient lassés des opérations qui, malgré eilx, se faisaient sous leur couvert; et, l'année précédente, ils avaient cédé leurs zèribas au gouvernement égyptien, dont ils devaient toucher, pendant trois ans, tant pour cent du chiffre des produits. C'est ainsi que la dernière maison européenne s'est
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retirée du commerce de l'ivoire dans la région du Nil-Blanc, où les Européens l'avaient fondé. Le gouvernemenl vice-royal, qui supposait au monopole de ce commerce une brillante perspective, donna comme prix d'achat une somme importante; sa confiance toutefois ne paraît pas avoir été de longue durée, car il ne profita même pas de la position qu'il avait acquise.
Une route directe, allant du Rohl chez les Momhouttous, sans traverser le pays hostile des Niams-Niams, faisait de Mvolo le point le plus rapproché de la source de l'ivoire ; et dans les derniers temps les frères Poncet envoyaient chaque année deux expéditions chez les Momhouttous de la province orientale, ce qui doublait leurs bénéfices. Il faut donc que le gouvernement ait été mal conseillé par les autorités deKhartoum, puisque, malgré cet avantage que ne possédait aucune autre zèriba, l'affaire avec les Poncet était à peine terminée que l'établissement passa aux mains du fils de Ghattas, qui obtint cette localité productive pour lui et pour ses descendants.
Il semblerait naturel de penser que la résolution, de la part du gouvernement, de s'emparer de la traite de l'ivoire dans celte province, serait d'un bon augure pour l'avenir du pays, et aurait pour résultat de substituer le règne de la loi à celui de la violence, qui seul existe dans la contrée; mais il est douteux que la réalisation de ce projet tourne au bénéfice des indigènes. Au moyen d'un capital plus considérable que celui dont peuvent disposer les traitants deKhartoum, il est certain que le commerce acquerrait beaucoup d'importance, que de nouveaux produits seraient découverts, et qu'il y aurait là de nouvelles sources de richesse. Mais comme je l'ai dit ailleurs, toute réforme exige un personnel en rapport avec la tâche que l'on se propose, et les gens auxquels le vice-roi pourrait confier ses intérêts en toute sécurité font complètement défaut. Toutes les entreprises commerciales dans cette région sont liées plus ou moins à la traite de l'esclave. Pour faire qu'il en soit autrement, une force imposante serait nécessaire, et l'on ne peut songer à l'établir : les Nubiens seuls peuvent supporter le climat, et les Nubiens sont indisciplinables.
Je ne parlerai pas du penchant irrésistible que tout fonctionnaire du Khédive, qu'il soit Turc ou Égyptien, a pour la traite de rhomme;je ferai seulement observer que la suppression de l'odieux trafic, et rétablissement d'un impôt régulier dans les pays du Haut-Nil, resteront impossibles tant que le Darfour,