‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 167 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

refuge de tous les criminels du Soudan égyptien, et foyer du commerce d'esclaves dans l'Afrique centrale, ne sera pas entièrement soumis à l'Egypte. Cette parole que se jettent les Soudaniens dans leurs ardentes querelles : « Je te tuerai et gagnerai le Darfour, » en est la preuve; elle montre en quelle estime la province doit être tenue.

Les habitants du Mvolo s'appellent eux-mêmes Lehsis. Par beaucoup de leurs usages ils ressemblent aux Bongos et aux Mittous. J'ai souvent trouvé dans leurs demeures ces figures en bois, sortes de pénates qui représentent une épouse défunte; et Petherick a vu chez eux, près de Kirmo, des tombes ornées de branches fourchues et de pièces de bois sculptées en manière de cornes, exactement pareilles à celles que j'ai remarquées chez les Bongos1.

Le district produit du grain en abondance; et, pays de chasse et de pêche, il compte une population assez nombreuse, qui paraît être bien nourrie. En général les habitants sont d'une taille moyenne; j'en ai vu d'une corpulence que je n'ai trouvée que chez les Niams-Niams, et j'ai été surpris du nombre de pieds et de mains d'une grandeur démesurée que l'on rencontre parmi eux. Le chef indigène du Mvolo, qui s'appelait Dangolo, avait été surnommé Bermil, c'est-à-dire Barrique, en raison de sa grosseur; un autre portait le nom de Pied-d'Éléphant. ,

Quant au pays en lui-même, je n'en avais pas encore vu d'un pareil aspect. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, se déroulait une plaine herbue, déchirée par des rocs aux lignes fantastiques et par des bouquets de bois et des arbres solitaires. De gracieux borassus agitaient leurs palmes au-dessus des fourrés, et les teintes variées de l'automne paraient la scène de leurs riches couleurs. Décorées de lianes de toute espèce, les roches nous invitaient chacune à les peindre.

Au nord, les trois montagnes voisines d'A-Ouri dressaient leurs têtes violettes dans le bleu pale de l'horizon. A quelque distance, le paysage offrait des teintes particulières de gris et de mordoré, qui se modifiaient graduellement et qui prenaient dans le lointain l'azur du ciel d'Italie ; tandis qu'au premier plan tout brillait des vives couleurs du feuillage :1e brun, le jaune, le pourpre, l'olive alternaient avec le vert naissant des bourgeons, le rouge pompéien des fourmilières, le gris argenté des rocs.

1. Voy. dans Petherick, Travelsin central Africa, vol. I, p. 278, la description des funérailles d'un chef de cette contrée. (Note du traducteur.)

Non moins originale que ses alentours, la zèriba elle-même était unique dans son genre. L'aspect chaotique de ses pilotis, de ses entassements rocheux aurait troublé le sommeil d'un être sensitif. Il y avait quelque chose du rêve de l'antiquaire dans cet amas compliqué de huttes et d'estacades, près d'un monceau de granit, d'où s'élançaient fièrement des palmyras; quelque chose de ce rêve dont j'ai vu le tableau, rêve où les objets façonnés de main d'homme s'animaient et prenaient des formes à la fois connues et fantastiques. Ici les toits ronds et pointus des cases, sur leurs plates-formes d'argile, ressemblaient à des cornets posés sur une table.

Devant l'enceinte, s'étalait la grande ferme, avec ses troupeaux de bœufs et de vaches, soignés par des Dinkas ; avec ses tas de fumier toujours brûlants, ses hangars : couvertures de chaume jeté à poignées sur des pieux tortus, et abritant des couches de cendre, où les pâtres s'enivraient de la fumée des tas de bouse.

Cà et là, des estacades de formes diverses avaient été faites en imitation des forts que les indigènes construisaient à l'époque où ils étaient les maîtres du pays, et avaient pour objet comme autrefois de servir de refuge aux défenseurs de la place.

En parfaite harmonie avec l'étrange té du paysage et la bizarrerie de l'architecture, étaient les damans, qui habitaient les crevasses du gneiss. Dès que le soleil était couché, ainsi qu'au point du jour, on les voyait partout accroupis comme des marmottes à l'entrée de leurs cavernes, où, à la moindre alerte, ils se précipitaient avec la rapidité de la flèche, en grognant et en clappant d'une façon étonnante.

Par suite du bruit qu'ils émettent, ces êtres curieux ont reçu des Nubiens le nom générique de kehko. L'espèce en est répandue dans tout le pays du Nil, où elle offre un grand nombre de variétés, peu différentes les unes des autres, et néanmoins distinctes : chaque contrée semble avoir son représentant spécial de la race. Ce n'est pas seulement dans les montagnes d'Abyssinie et du Haut-Sennaar que se trouve le daman; il habite les monts des steppes de Beyoudah, et les îlots rocheux, cônes et mamelons, qui donnent un caractère particulier au paysage du Taka et à celui du Kordorfan méridional. Une autre espèce joue un grand rôle dans le midi de l'Afrique; enfin, l'Arabie, le Sinai et les montagnes syriennes ont aussi leur daman. Celui du Mvolo répond, à beaucoup d'égards, au portrait que Bruce nous a donné de l'espèce abyssinienne. Selon toute apparence, il fait sa nour-

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