‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 168 sur 251 · CHAPITRE IX. 36a · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 36a

riture de l'écorce des arbres, et comme hors-d'œuvre, croque des bourgeons et mange de l'herbe.

Abou, le surintendant de la zèriba, qui avait été au service de divers Européens, en qualité de chasseur et d'empailleur d'animaux, était devenu à moitié naturaliste. Il signala à mon attention la chasse intéressante à laquelle nous provoquaient les damans, qu'on voyait aller et venir sur les roches voisines, et me demanda en même temps si je savais par quel moyen ces animaux gravissaient et descendaient avec aisance les parois les plus lisses des rochers à pic. « Je ne me l'explique pas, ditil, mais c'est un fait : vous tirez une de ces créatures, elle se débat ; vous voulez la prendre, et malgré son agonie, elle tient à la muraille comme si elle y avait poussé. »

A l'exception du doigt interne du pied de derrière, qui est pourvu d'une espèce de griffé, les orteils du daman ne sont que de petits bourrelets de peau cornée, sans véritables ongles; et moi-même je me suis demandé plus d'une fois comment, avec un pied si rondelet, ce menu pachyderme pouvait courir sur les branches polies des arbrisseaux qui croissent clans les ravins, ou se tenir sur les flancs les plus unis des précipices. Un jour que mon daman blessé demeura collé à un pan de granit poli comme une dalle, et qu'à mon tour, pour l'en arracher, il me fallut déployer une certaine force, j'eus le mot de l'énigme : la plante du pied, chez cet animal étrange, ressemble à du caoutchouc; elle est élastique et porte plusieurs coussins rugueux que séparent des fentes profondes1. Cette disposition, qui ne paraît exister chez aucun autre mammifère, donne à celui qui la possède le moyen de faire le vide en ouvrant et en fermant la fente médiane, et lui permet de prendre ainsi pied solidement sur la pierre unie des falaises.

Bien que le daman occupe une place importante parmi les animaux de l'Afrique australe, et que ses diverses espèces aient été maintes fois observées par des naturalistes, je n'ai jamais vu qu'il fût parlé de ce fait intéressant. Il est possible que l'on doute de mon observation, mais je l'ai rapportée du mieux que j'ai pu, afin d'attirer sur ce point l'attention des voyageurs qui viendront après moi.

Les plus grands damans que j'ai tués à Mvolo étaient des fc-

1. Bruce, dans l'explication de la planche 24 (vol. V), mentionne expressément le fait que les coussinets de la plante du pied sont en haut-relief de chaque côté du pli qui les sépare.

nielles pleines; elles mesuraient einquante-deux centimètres de longueur. Leur pelage gris les faisait ressembler complètement à des lapins sauvages. Chez les mâles, la robe était plus claire, presque blanchâtre et avait au milieu du dos une raie blanche et longitudinale parfaitement délimitée. Dans cette espèce, la femelle, ainsi que j'ai pu m'en convaincre, porte régulièrement deux petits, qui sont déjà très-développés au moment de leur naissance. La chair des adultes rappelle tout à fait celle du lapin ; et, de môme que cette dernière, elle a besoin d'être habilement accommodée pour être mangée avec plaisir.

Le daman n'est pas le seul animal digne d'intérêt qui habite les rochers de Mvolo. Un joli petit écureuil, d'un genre que l'on rencontre souvent dans les steppes de Nubie, le sciurus leucwmbrinns, dont la robe chamois est décorée de deux raies blanches sur chaque flanc, se trouve ici en grand nombre ; et l'agame à tête d'un jaune orangé y fourmille. Les allures de ce lézard sont épiées avec anxiété par les damans, qui, en voyant faire un pas à leur éternel salueur, jettent un sifflement d'alarme et se précipitent dans les pentes des rochers, à la façon des marmottes. Il me fallait alors attendre une demi-heure avant de les voir reparaître, c'est-à-dire mettre le nez à l'entrée de leur cachette.

La pintade, que l'on rencontre partout, ne saurait manquer en cet endroit, où se voyait également une sorte de francolins, des ptilopachus dont les mâles couraient clans l'herbe, en faisant la roue comme de petits bantams. Grâce à la bonne hospitalité de la zèriba, qui me dispensait d'approvisionner ma cuisine, je pus épargner ces charmants oiseaux ; quelques-uns seulement furent tués comme échantillons. J'ajouterai que les francolins, si nombreux dans les autres parties de l'Afrique, sont excessivement rares dans toute la région du Ghazal '.

Trois jours après mon arrivée à Mvolo, je me retrouvai sur pied et capable de faire une excursion. A une demi-lieue de la zèriba au N. E., le Rohl se divise en trois branches, et court violemment dans un lit sauvage, où des blocs de granit sont jetés les uns sur les autres. Ce fut vers ces rapides que je dirigeai ma promenade. Je trouvai les deux îles les plus importantes cou-

1 . Nous rappellerons que les ptilopachus, encore plus rapprochés des véritables perdrix que les francolins, ont été rangés parmi ces dernières. L'espèce a été décrite d'une manière assez brève, sur des écbantillons du Sénégal; et nous regrettons de ne pas trouver ici plus de renseignements sur ces perdricinées.

[Note du traducteur.)

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