CHAPITRE IX
vertes d'un épais fourré, que dominaient les borassus des rives, auxquelles ces palmiers faisaient une charmante bordure. La masse principale de l'eau se partageait également entre le bras du nord et celui du sud ; elle formait dans le premier une cataracte de cinquante pieds de hauteur, et fuyait ensuite, écumeuse et bruyante, parmi les rochers que tapissait une plante en forme de mousse, un tristicha. Pris dans leur ensemble, les rapides avaient une chute d'au moins cent pieds.
Plus loin, à un quart de lieue en amont et à l'est de l'établissement, la rivière décrivait une courbe et rentrait clans un lit normal, d'une largeur de trente et quelques mètres. Des blocs de granit ayant le poli du marbre y formaient des bassins remplis d'une eau limpide. L'ombre et la fraîcheur que répandaient les palmiers et le bois épais des alentours ajoutaient à la séduction : c'était un de ces lieux consacrés aux nymphes des forêts et des sources, l'endroit le mieux fait pour vous engager à prendre un bain. Depuis un an, la mauvaise* nature des eaux que j'avais rencontrées, ainsi que la crainte de la fièvre, m'avaient privé de ce plaisir ; je pouvais maintenant m'y livrer sans crainte.
Il y avait là une quantité de poissons tellement extraordinaire qu'on était obsédé de leurs morsures, quelle que fût la place où l'on allât se baigner.
Je parcourus les pentes boisées qui se déployaient de l'autre côté du val, et je fis maintes découvertes intéressantes. Un concombre remarquable par les curieux appendices dont il est revêtu, le cucumis tinneanus, abonde dans ces bois, où croît également un arbrisseau dont les Nubiens prennent les branches pour faire des tuyaux de pipe, et qui maintenant figure dans les serres d'Europe sous le nom de Tinnea œthiopica. Le Tinnea est extrêmement commun dans les environs de Mvolo. Ses branches retombent vers la terre comme celles du saule, ses fleurs sont presque noires. Je le regardai longtemps avec émotion ; il semblait être en deuil et pleurer la femme intrépide qui, avec un sens exquis des beautés de la nature, l'a dessiné la première.
A peu de distance de l'endroit visité, on me désigna, vers le nord, un village appelé Dougouara, où les roulements du tambour, qui arrivaient jusqu'à nous, convoquaient les indigènes à une fête.
Pour la première fois depuis que j'avais quitté le mechra du Bahr-cl-Ghazal, j'atteignais des localités dont la position m'offrait
quelque certitude. Mvolo n'a jamais reçu la visite de ses fondateurs; mais en 1859, Jules Poncet, dans l'une de ses expéditions de chasse, a traversé le Rohl au nord de la zèriba, environ sous le septième parallèle1 ; et en 1862, Petherick a remonté la rive droite de ce même cours d'eau, et s'est arrêté à Dougouara. Mes relèvements, qui de ce côté se rapprochent d'une manière très-satisfaisante de ceux de mes prédécesseurs, s'accordent tout à fait avec la position qu'Arrowsmith a donnée au mechra dans la carte qu'il a dressée des routes de Petherick, 1858-63, pour le journal de la Société géographique de Londres2; de telle sorte que la place que j'avais assignée à Dougouara n'a presque pas eu besoin d'être modifiée.
Dans les cartes précédentes le mechra était situé beaucoup trop à l'O.; et le Ghazal s'étendait d'un demi-degré au delà de sa longueur réelle. Le temps que j'ai passé sur cette rivière, pour la remonter et pour la descendre, m'a permis amplement de constater le fait. Je ne sais pas sur quelles données Arrowsmith s'est fondé pour opérer cette heureuse correction. Dans tous les cas ce n'est pas d'après celles de Petherick, dont les longitudes portent sa route au bord du Rohl à vingt milles plus à l'E. que sur la carte rectifiée, estime que d'autres considérations rendent invraisemblable.
Si bien que je fusse à Mvolo, j'y subissais de petites misères qui me gâtaient ce lieu intéressant. D'après ma couleur, les esclaves et les soldats indigènes se figuraient que j'étais le frère du maître, et c'était à qui d'entre eux me poursuivrait de leurs doléances. Contrairement aux ordres du gouverneur, une quantité de Niams-Niams, faisant partie de la garnison, me suivaient partout; j'étais obligé de me fâcher pour leur faire entendre que j'avais une escorte assez nombreuse et que je ne leur permettais pas de' m'accompagner. Les femmes se réfugiaient dans ma case, m'apportant leurs plaintes au sujet des mauvais traitements qu'elles recevaient de leurs maîtres, et que sans doute leur attirait leur inconduite. Les propriétaires venaient les réclamer, exposaient leurs griefs et insistaient pour obtenir un jugement contre les fugitives. Au dehors je retrouvais les autres ; les re-
1. Le fleuve Blanc, Notes géographiques, par Jules Poncet, la meilleure publication qui ait été faite sur le Haut-Nil, donne non-seulement des détails irrécusables sur l'intéressant voyage de l'auteur, mais fournit sur les mœurs des différents peuples de cette contrée de nombreux renseignements recueillis pendant de longues années de séjour. {Note de Schweinfurth.)