CHAPITRE IX
bufladcs ne servaient de rien. En somme je fus très-heureux de m'en aller et de reprendre la route de l'ouest. Je partis avec un petit troupeau de vaches, de veaux et de moutons, présent du gouverneur, qui me força en outre d'accepter un très-bon âne.
Une marche rapide de sept lieues et demie, dans une contrée pauvre en aiguades et n'offrant d'autres objets intéressants que des groupes accidentels dekobbos1 très-élevés, nous conduisit à Legbi, autre zèriba desPoncet, mais d'un ordre inférieur. Je me retrouvais alors chez les Mittous.
A trois lieues au S.E., dans une dépression voisine de la rivière, il y avait une seconde zèriba que je n'ai pas visitée et qui s'appelait Nyoli; tous les gens de l'endroit étaient alors occupés à une grande battue d'élans. Ces zèribas du pays des Mittous n'avaient été fondées que l'année précédente ; elles se trouvaient sur laroute directe du Mombouttou,et n'avaient été créées aussi près du district des Madis que pour servir de places fortes et pour assurer aux chasseurs l'accès d'un territoire fertile en éléphants. Abd-es- Sàmate venait de s'approprier par un heureux coup de main la majeure partie de ce territoire qui, jusqu'alors, n'appartenait à personne.
De Legbi, la route se dirigea à l'O. N. 0., et nous fit aller en descendant jusqu'au bord de l'Ouohko, que nous traversâmes pour la quatrième fois. Il nous fallut ensuite passer deux rivulettes, dont le lit coupait un sol accidenté de collines et d'éminences solitaires. L'herbe sèche avait été détruite par l'incendie annuel; et bien qu'il ne fût pas tombé d'eau, une quantité de plantes vivaces commençaient à entr'ouvrir leurs corolles aux teintes variées. Des arbres, tels que les bassias, les combrets et autres, qui fleurissent avant d'avoir des feuilles, étaient dans tout leur éclat. Deux surtout, qui manquent totalement dans les contrées situées plus au N., attirèrent par cela même mon attention : c'étaient le xéropétale, couvert de belles fleurs d'un rose vif pareilles à celles de la mauve, et le stêrêosperme, qui porte d'étranges bouquets rouges, dont les fleurs ont la forme d'un dé à coudre. Tous les deux étaient dans toute leur beauté et me rappelaient le luxe floral des hauteurs abyssines.
Après avoir fait cinq lieues et demie nous nous trouvâmes à Ngama, où j'appris qu'Abd-es-Sâmate venait de partir avec
1. Nouvelle espèce de césalpiniée, qui joint les caractères du berlinia à ceux du sclerobium.
toutes ses forces, pour aller inspecter les nombreuses zèribas qu'il avait dans le Sud. C'était sa première année de possession; et avant de lever la taxe, il lui fallait sonder le terrain. A Sabbi, d'ailleurs, les vivres étaient épuisés. Moi-même j'y aurais souffert de la famine. Conséquemment je tournai mes pas vers le sud, afin de rejoindre mon hôte, qui ne devait revenir que pour préparer notre voyage au pays des Niams-Niams.
Ma première halte se fit après une marche de sept lieues, à la petite zèriba de Kérô, dans le district des Madis. La route avait passé au S. S. E., près d'un mamelon de granit, dont la roche stérile était habitée par des damans ; puis elle avait traversé des plateaux granitiques, aboutissant à une vaste plaine qui s'ouvrait du côté du S.; l'Ouohko avait été franchi une cinquième fois, et nous en avions suivi la rive droite. Il présentait alors tous les caractères d'un cours d'eau périodique, et n'existait plus qu'en une série de bassins formant des espèces de lagunes. La largeur de son lit rocheux et la profondeur des trous creusés sur ses bords dans des blocs de granit qui étaient recouverts, à une grande élévation, de podostémonées à forme de mousse, démontraient la hauteur et la violence de ses eaux pendant la saison des pluies.
Regardant à l'O.S.O., je fus frappé d'étonnement à la vue de pics élevés, auxquels j'étais loin de m'attendre. Parmi ces montagnes, à une distance de quatre lieues, près de Déragô, se trouvait l'Ouohba que je visitai plus tard, et qui, par une crête de quatre-vingts à cent pieds d'altitude, va* rejoindre l'Ouohko. Aux environs de Kérô, celui-ci coule dans une gorge de quarante à cinquante pieds de profondeur. Ses berges escarpées étaient couvertes de l'ombre épaisse d'hexalobes splendides qui me rappelèrent les vieux châtaigniers d'Europe.
Les Mittous ont pour la musique une aptitude remarquable et possèdent des instruments d'une grande diversité. J'ai vu à Kérô un Madi qui avait une flûte en bambou d'un modèle fout à fait européen. A ma requête il nous joua un air véritablement fort joli, et (iui avait dû lui demander une longue étude, si étranges étaient les modulations de ce petit morceau, qu'il exécuta avec une justesse et une netteté extraordinaires. « Les musiciens francs d'Alexandrie ne jouent pas mieux! » s'écrièrent mes Nubiens.
De Kérô, allant toujours au sud, nous fîmes la majeure partie du chemin à travers des champs où il y avait eu du pénicillaire,