CHAPITRE IX
cl où pour la première fois je vis la culture de la patate, l'un des aliments favoris des Niams-Niams. L'espèce que l'on rencontre ici a rarement la peau blanche ; elle est d'un rouge pourpre et d'un goût extraordinairement sucré. Les tubercules les plus volumineux que produisent les terres des Madis ne sont que de la grosseur du doigt.
Une marche de six à sept milles dans la direction que j'avais prise nous fit gagner Reggo, petite zèriba appartenant aux Poncet, et qui n'avait été fondée, comme nous l'avons dit précédemment, que pour servir de station de chasse. Les gens des Poncet prétendaient à la possession exclusive de tout le district, possession qui, n'ayant d'autre base que leur propre intérêt, leur était formellement contestée par Abd-es-Sàmate. De là, une nécessité plus grande de se créer des postes sur les lieux, afin de s'y maintenir. Toutefois le pays ne semblait pas aussi riche en ivoire que l'ardeur de la compétition l'aurait fait suppose^. Les Seyadines, ainsi qu'on appelle les chasseurs d'éléphants, à cause des énormes fusils dont ils sont armés, étaient à Reggo lorsque nous y arrivâmes. Deux éléphants, qu'ils avaient tués dans les derniers jours, représentaient le succès de la chasse de toute l'année. A l'époque où les frères Poncet conduisaient les expéditions eux-mêmes, une seule de leurs bandes procurait en une saison plus d'ivoire que n'en fournit maintenant le pays des Niams- Niams dans les années les plus fructueuses. Il y a de cela à peine quatorze ans, et c'est de l'histoire ancienne. On peut aujourd'hui faire un voyage de plusieurs jours dans la province des zèribas sans rencontrer la piste d'un éléphant. Cet animal, rempli d'intelligence, paraît connaître d'une manière certaine les endroits qui lui offrent toute sécurité. Il vit fort longtemps1; je ne mets pas en doute que le plus âgé de tous n'ait été souvent poursuivi par l'homme et que beaucoup de ses pareils n'aient essuyé le feu des chasseurs.
En divers endroits du pays des Dinkas, dans la forêt des Alouadjs, par exemple, il y a encore des éléphants pendant la
1. «Fixer la vie d'an éléphant serait une chose un peu hasardeuse, dit Jules Poncet, page 158 de ses Notes; je crois néanmoins qu'elle est de deux à trois cents ans. Un jeune mâle de vingt ans n'a pas plus de dix à douze livres d'ivoire ; et, pour arriver à en porter deux cents livres et plus, il faut qu'il atteigne dix à quinze fois cet âge. » Nous avons déjà vu estimer à trois siècles environ la durée de la vie de l'éléphant, non plus d'après la croissance de l'ivoire, mais d'après celle de l'animal, qui n'arriverait à l'âge adulte qu'à cinquante et quelques années.
(Note du traducteur.)
saison pluvieuse; niais lorsque j'ai demandé aux Khartoumiens pourquoi ils n'allaient pas s'emparer de l'ivoire qui se trouvai! là, ils m'ont répondu : « Ce serait une jolie chasse! nous tirerions sur les éléphants, et les indigènes tireraient sur nous. »
A Reggo, les soldats se livraient en grand à l'élève des chiens, et la zèriba était littéralement encombrée de petits chiens gras de la race niame-niame. Je finis par découvrir que les éleveurs échangeaient à la dérobée leur menu bétail pour des esclaves. La viande de chien n'est pas moins recherchée par les Mittous que par les Niams-Niams ; au prix dont elle se paye, il est facile de voir que c'est chez eux un mets délicat. En outre, les dents de la bête font des ornements de poitrine et de cou très-estimés.
Arriva le 1er janvier 1870; avec lui commençait un nouvel anneau de la chaîne sans fin. C'était la seconde fois que je voyais reparaître le jour de l'an au centre de l'Afrique ; et bien que la journée passât pour moi sans douce parole et sans bruit de fête, je n'en fus pas moins rempli d'un vif sentiment de gratitude en pensant que, malgré tant de risques, j'avais été épargné jusquelà. Sur le voile dont l'avenir était couvert flottaient cependant quelques points noirs ; mais je me sentais acclimaté, et, confiant en mes forces, je poursuivais ma route avec ardeur.
Nous atteignîmes Kouragghéra, l'endroit le plus méridional du nouveau territoire d'Abd-es-Sàmate. La course avait été d'environ cinq heures et nous avait fait traverser l'Ouohko pour la sixième fois. Un peu avant de passer la rivière, nous nous étions reposés au village d'un chef rnadi qui portait le nom mélodieux de Kaffouloukou. Il y avait là un autre chef, auquel j'eus l'honneur d'être présenté. Celui-ci, qui s'appelait Goggo, et qui voulut bien me permettre de faire son portrait, n'était pas coiffé de sa propre chevelure, pas même de cheveux d'emprunt; sa perruque, artistement faite, se composait de fils tressés, imbibés d'ocre jaune et répandant une forte odeur de graisse.
De même que les autres établissements du Kénousien où je m'étais arrêté dans la dernière partie de ma route, Kouragghéra était complètement dépourvu de force armée. Il n'y restait que l'administrateur local, chaçgé de la surveillance des indigènes et de la garde des provisions que renfermait la zèriba. A l'intérieur de la palissade étaient empilés des milliers de ballots sphériques, soigneusement enveloppés de cette couverture à la fois simple et efficace que les gens du pays font avec de la paille et des feuilles Lesdits ballots contenaient la partie préliminaire de