‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 173 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

talent dramatique. Plusieurs d'entre eux nous représentèrent la scène dans laquelle le glorieux Mohammed-Abd-es-Sàmatc avait surpris Moukhtàr Chérifi et l'avait battu. Un récitatif improvisé, qui accompagnait Faction, expliquait, à la grande joie des Nubiens, comment ledit Moukhtàr, frappé à coups de bâton, alla rouler contre la palissade, en criant de la voix plaintive d'un dilou : Ba mi âh! (malheur à moi ! ) et le chœur de reprendre le refrain : Madrislâlla, illâlla, illâlla!

Après chacune des scènes, les fusils chargés de poudre à poignée faisaient éclater leur tonnerre, qui, d'autres côtés, ne cessait de retentir et dont la fumée enveloppait les danseurs. Ce jour de fête, avec son vacarme et sa poussière, me causa plus de fatigue que la marche forcée la plus longue que j'aie jamais faite.

Le lendemain, Abd-es-Sàmate convoqua les chefs des nouveaux tributaires et leur exprima ses intentions. J'assistai à la séance, qui fut caractéristique ; et le drogman traduisant le discours phrase à phrase, ce qu'il fit du reste avec beaucoup d'habileté, pas un des mots de l'orateur n'échappa à ma plume.

Sàmate commença par dépeindre sous les plus noires couleurs les châtiments effroyables qui attendaient les réfractaires, mêlant à ses menaces des imprécations terribles, et, d'autre part, faisant valoir sa magnanimité :

.« Écoutez-moi, leur dit-il ; je ne veux ni de vos femmes, ni de vos enfants; je ne veux pas non plus de votre grain; mais vous porterez mes provisions, et vous le ferez sans retard; j'y insiste, parce que si j'attendais on mourrait de faim à la zèriba.

« Toi, Kouragghéra, va dans tes villages, réunis vieux et jeunes, hommes et femmes ; prends tous les garçons qui peuvent porter quelque chose, toutes les filles qui vont chercher de l'eau à la fontaine, et donne à tous l'ordre d'être ici demain à la première heure du jour: ils auront à porter le grain à Déragô. Les ballots sont de tous les volumes ; chacun sera chargé selon sa force.

« Mais s'il en est un qui jette son fardeau et qui s'enfuie, écoute-moi : je t'arracherai les yeux ; si un paquet est volé, je le couperai la tète ! »

Et Sàmate brandit vivement son énorme sabre au-dessus de la tête du chef. Puis se tournant vers un autre :

« A toi, Kaffouloukkou, je ne dirai que cela : Les gens de Poncet ont tué ici, il y a peu de jours, deux éléphants ; je le sais. Comment les ont-ils découverts? Qui leur a dit de venir? C'est toi

qui, pour avoir leurs présents, les as renseignés. Et toi, Goggo, pourquoi l'as-tu permis?

« Si les gens de Poucet reviennent chez vous, tirez sur eux. Pareil fait ne doit pas se reproduire, ou vous le payerez de la vie. Et si l'un d'entre vous porte de l'ivoire à un établissement étranger, il sera brûlé vif. Vous savez maintenant ce que vous avez à faire. Passons à autre chose.

« Il est possible que, voyant un de mes Turcs se promener seul, les gens du pays se cachent dans l'herbe et lui envoient des flèches. A quoi bon? Les rats creusent la terre et s'y cachent; les grenouilles et les crabes ont leurs trous ; il y a moyen de les découvrir. Les serpents se glissent dans la paille ; on brûle la paille.

« Mettrez-vous le feu à la savane au moment de notre passage? Moi aussi je dispose du feu, et cette trahison vous coûterait cher. Fuirez-vous, comme vous l'avez déjà fait, aux cavernes de Déragô? Je chargerai mes fusils à éléphant avec du chitéta (poivre de Gayenne), je tirerai sur vous; et, à demi suffoqués, vous serez trop heureux de sortir en criant grâce. Ou bien, dans le ruisseau presque tari, jetterez-vous de mauvaises racines, pour que les Turcs boiven et qu'ils meurent? Mais avez-vous les ailes des oiseaux pour (.'chapper à ma vengeance? »

Et ainsi de suite, toujours sur le même ton.

J'avais envoyé mon petit troupeau directement à Sabbi, où je me disposais à retourner le plus tôt possible. Notre départ pour le pays des Niams-Niams était prochain, et il me fallait achever les préparatifs nécessaires à ce voyage. Mais avant de quitter Kouragghéra, je fus témoin d'une scène amusante, motivée par la réquisition des porteurs. Dire le nombre voulu était facile, le faire comprendre était malaisé. Comme beaucoup d'Africains, les Madis ne savent compter que jusqu'à dix, et toutes les combi liaisons digitales se dépensèrent en pure perte pour exprimer le surplus. A la fin, de menus roseaux furent liés par dizaines, bottelés par dizaines de dizaines, et bien que l'intéressé ne pûl en dire le chiffre, il en connut parfaitement l'exigence. Kouragghéra, pour sa part, avait à fournir quinze cent trente porteurs : « As-tu compris? » lui demanda-t-on. Il fit un signe affirmai if, prit son énorme fagot et s'en alla gravement.

Le jour même nous partions, suivis de deux mille porteurs des deux sexes et de tous les âges, qui le soir, après avoir fait une marche de huit heures dans une direction septentrionale,

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