‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 174 sur 251 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

étaient avec nous à Déragô. Les montagnes du même nom , situées au nord de notre chemin, et visibles à une distance de plusieurs lieues, m'avaient fourni d'excellents points de repère pour vérifier ma roule. Nous avions fait halte près d'un affluent du Roâh, affluent que nous n'avions pas traversé, et qu'on appelle Goulou. J'avais employé ce temps d'arrêt à tuer des pintades, la volaille étant rare dans la contrée.

Pour la première fois, depuis que j'avais quitté l'Egypte, il m'arriva de coucher sans ma literie : celui de mes gens qui en était chargé l'avait laissée à Kouragghéra. Dans toutes mes courses j'ai toujours eu soin de ne rien omettre de ce qui pouvait, sans grosse dépense, contribuer à la réparation de mes forces. Plus le voyageur s'épargne de fatigue, plus il est capable de remplir sa tâche, et de résister aux influences délétères du climat. L'acclimatation ne peut s'acquérir que par des années de séjour ; essayer d'en hâter l'époque en s'exposant aux intempéries, ou par des fatigues ou des privations inutiles n'avance à rien; je suis payé pour le savoir.

Je consacrai un jour à la visite des montagnes voisines, situées à une lieue de la zèriba, du côté du levant, et qui se déployaient au nord-est, sur une longueur d'environ trois lieues.

Le sommet à la fois le plus élevé et le plus méridional de la chaîne est l'Ouohba ; sa hauteur au-dessus de la plaine est d'au moins cinq cents pieds; sa forme est celle d'un cône aigu. Il contient des grottes remarquables que je n'ai pas eu le temps d'aller voir. C'est aux cavernes de l'Ouohba qu'Abd-es-Sâmate faisait allusion, quand il menaçait les Madis de les déloger en tirant sur eux avec du piment : idée ingénieuse qui pourrait servir au futur général désireux de chasser les Bédouins des cavernes d'Algérie1.

Je mécontentai de gravir une colline dont l'élévation était d'à peu près cent mètres et qui s'appelait Yonga. L'horizon du côté de l'ouest et les montagnes d'A-Ouri m'étaient malheureusement cachés par la fumée que produisait l'incendie de la plaine; mais

1. Ce n'est pas la première fois que nous avons à traduire cette pénible allusion. Le jugement d'un fait inhumain est du ressort de tous, et le blâme en est juste, quel que soit l'endroit d'où il vienne; mais la France entière a protesté contre cette barbarie, elle l'a hautement répudiée. On se souvient du cri d'horreur qui s'échappa de toutes les bouches, à la nouvelle de ce fait monstrueux; la flétrissure fut unanime; les Assemblées et la presse en retentirent.... Nous voudrions croire que les attentats des vainqueurs de Bazeilles et autres lieux ont été en Allemagne l'objet d'une même réprobation. (Note du traducteur.)

les éminences situées entre Kérô et Ngama se voyaient distinctement. Je remarquai, à l'O. S. G., une hauteur nommée Ghéré, hauteur que j'eus ensuite l'occasion de revoir, lorsqu'à mon retour du pays des Niams-Niamsje traversai la dépression qu'arrose le Lehsi.

La chaîne de Déragô est formée d'un gneiss de couleur claire. Près de l'endroit que j'ai visité, s'ouvrait une vallée à l'entrée de laquelle les Madis avaient creusé un rang de fosses de quarante pieds de profondeur, avec l'intention d'y capturer des éléphants. Au moyen d'une battue ils obligent ces animaux à prendre le chemin de ces énormes trappes, qui, soigneusement recouvertes, échappent à la vue des colosses, et où vont se jeter les malheureuses bêtes.

La zèriba de Déragô était construite sur une pente douce, au flanc oriental d'une vallée se dirigeant vers les collines, pans le creux de cette dépression naissait un ruisseau, qui à l'époque des pluies est important, et dont le canal renfermait encore une série de grandes mares.

De là je tournai à l'ouest, pour gagner Kouddou, le plus méridional des établissements qu'Abd-es-Sâmate eût dans le pays des Mittous, et qui, placé au bord du Roâh, se trouvait à quelque trente milles en amont de Dokouttoû. Obligés de faire un grand circuit pour éviter les montagnes, ce ne fut qu'après une marche rapide de cinq heures à l'O. N. 0. que nous arrivâmes à destination.

Le Roâh décrivait un demi-cercle autour du poste, et coulait dans un bassin profond que des bois enfermaient de toute part. Sa largeur était alors de trente à cinquante pieds. Nous lui trouvâmes de quatre à cinq pieds d'eau ; il en a quinze pendant la saison pluvieuse. Une ombre épaisse couvrait ses bords; en maint endroit des arbres gigantesques, s'élançant du taillis, se rejoignaient d'une rive à l'autre et formaient au canal une voûte de feuillage que le soleil ne traversait pas, tandis que, çà et là, d'énormes tiges abattues constituaient des ponts naturels.

A cette ramée puissante, des lianes suspendaient leurs festons, d'où s'échappaient de longues traînes, qui, saisies par le courant, faisaient ployer les branches et bruire la feuillée, comme si elle avait été mue par les esprits des bois. De grands singes trouvaient là un heureux séjour, les arbres des rives leur donnant des fruits sans nombre. Enfin l'abondance des fleurs, d'une beauté sans égale, surpassait tout ce que j'avais vu jusqu'alors.

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