CHAPITRE IX
Splendide cnlrc lous, brillait le combret, dont les masses fleuries, couleur de feu, étincelaient comme des torches au milieu du vert sombre des fourrés, pendant que les fruits d'or qui chargeaient ses branches augmentaient le contraste formé par son éclat avec les tons obscurs des alentours. Décrire toutes les beautés de la nature africaine, je l'essayerais en vain, et n'arriverais qu'à fatiguer le lecteur de mon admiration.
De Kouddou une étape de huit lieues, faite à gauche de la rivière, nous conduisit à Degbé, où je repris le chemin que j'avais suivi pour venir. Un grand nombre de ruisseaux qui vont se jeter dans le Roàh avaient été franchis dans cette marche.
Partis de Degbé, nous arrivâmes à Dokouttoû; et sans quitter l'ancienne route, nous nous dirigeâmes vers Sabbi. En approchant de Ghiguy, la malheureuse bourgade hantée par les lions, mes gens témoignèrent d'une frayeur encore plus grande que celle qu'ils avaient montrée à notre premier passage. On leur avait dit à Dokouttoû que plusieurs de ces terribles .félins avaient été vus la veille, et que des voyageurs ne leur avaient échappé qu'en grimpant sur les arbres. Je me représentai la scène avec des détails si piquants que je ne résistai pas au désir de m'en donner le spectacle. Lors donc que nous fûmes arrivés au point où la forêt était le plus obscure, le sentier le plus inextricable, je me mis à crier de toutes mes forces : « Un lion! un lion! » En un clin d'œil les porteurs eurent jeté leurs fardeaux ; et mes Nubiens gagnèrent les arbres les plus proches, dont l'escalade fut non moins rapide que celle des mats sur un navire qui sombre. « Aussi lâches que bandits, m'écriai-je en riant; voilà de fameux héros! »
A défaut de lions, nous trouvâmes la piste fraîche de nombreux éléphants, qui, la nuit précédente, avaient croisé la route en différents endroits.
Notre dernier bivac fut dressé au bord du Touduy, où l'on fit Dombance d'une couple de caamas, tués dans une harde qui se repaissait de la jeune feuillée des arbustes. Jamais je n'avais pris autant d'exercice que ce jour-là; chassant et fouillant les bois depuis le matin, je ne m'étais pas encore assis lorsque le soleil disparut.
Le lendemain, 15 janvier, nous rentrâmes à Sabbi, où je fus accueilli avec joie par les serviteurs que j'y avais laissés, et presque étouffé sous les caresses de mes chiens. Ma course, dont la durée avait été de vingt-quatre jours et l'étendue de deux
cent dix milles, m'avait fait explorer le territoire d'un peuple qui jusqu'alors était à peu près inconnu, même de nom, et sur lequel j'ai pu recueillir quelques données positives.
Ne trouvant pas chez lui de terme collectif pour désigner les tribus dont il se compose, tribus parlant la même langue, à trèspeu de chose près, et n'ayant entre elles que de légères différences de costume, je suivrai l'exemple des Kkartoumiens qui l'appellent les Mittous. Ce nom, toutefois, appartient en réalité à la section la plus septentrionale du groupe, qui se donne à elle-même le nom de Miftou ou Mattou. Les Madis1, les Madis- Kayas, les Abakas et les Loubas qui forment les autres sections, se considèrent comme autant de peuplades distinctes. L'ensemble de leur territoire qu'ils appellent Moro, ainsi que je le tiens de leur propre bouche2, est situé entre le Roâh et le Rohl, et, pour la majeure partie, entre les sixième et cinquième parallèles au-dessus de l'équateur. Il rejoint au nord les territoires dinkas des Rohls et des Agars; au sud, il est borné par l'extrémité orientale du pays de Niams-Niams, qui porte sur nos cartes le nom de Makarakâh. Mais cette appellation, changée parfois en Kakarakâh, est donnée par les Mittous à la totalité des Niams-Niams et non pas à une seule tribu.
Tous les gens de la nation des Mittous peuvent converser entre eux, leurs dialectes ne'présentant de l'un à l'autre, comme nous l'avons dit plus haut, que de faibles différences. Il en est de même chez les Niams-Niams, où si nombreuses qu'elles soient, les tribus conservent l'unité de langage. Entre le parler des Mittous et celui des Rongos, l'oreille saisit quelque rapport de détail ; mais en somme, les deux idiomes n'ont de commun que fort peu de chose.
Quant aux usages, aux costumes, aux arrangements domesiques, les Mittous se rapprochent beaucoup des Rongos et sembleraient former la transition entre ceux-ci et les Niams-Niams.
Lors de ma visite, leur assujettissement ne remontait qu'à l'année précédente; et bien que les compagnies du Haut-Nil se fussent adjugé une portion de leur territoire, et en eussent réduit les habitants a l'état de vasselage, les tribus méridionales >
1. Le nom de Madis se rencontre souvent en Afrique; la peuplade dont nous parlons n'a rien de commun avec les Madis de la partie supérieure du Bahr-el-Djébel.
2. Toutes les fois que j'ai demandé chez eux comment se nommait le territoire sur lequel je me trouvais, il m'a été répondu par le nom de Moro. La carte de Petherick donne ce nom à toute la province qui s'étend du Rohl entre 4° 30' et 6° de latitude nord.