CHAPITRE I
donné, et qui est une espèce de cacalia : la Schwc'mfurthie ptérosperme. Ce n'est en elle-même qu'une herbe insignifiante; mais lors de sa découverte, elle me fut dédiée par Alexandre Braun, le célèbre professeur de l'Université de Berlin ; marque de souvenir qui, selon les paroles de Linné, peut être plus durable que ce qui est gravé sur la pierre. Toujours est-il que cette humble plante, en s'offrant à mes yeux, sembla m'apporter comme un salut du pays natal.
Une dépression de la falaise nous fit gagner le quatrième rang de la chaîne qui traverse cette partie de l'Afrique, où elle projette de nombreux rameaux. Laissant à notre droite, c'est-à-dire au nord, le mont Vahouinté et le pic de Badab, qui en est le point culminant, et qui a cinq mille pieds de hauteur, nous descendîmes dans une vaste plaine, située au couchant de cette montagne. Un magnifique panorama s'offrit alors à nos regards. Nous atteignîmes ensuite rouadiHabôb, d'une largeur d'environ quatre cents pieds. Puis, ayant franchi l'ouadi Kokrêb, qui a deux milles de large, nous arrivâmes à l'ouadi Youmga, dont la largeur est la môme. Nous étions alors sur le cinquième rang de montagnes, dans lequel est située la fontaine de Rahouaï, rendez-vous de tous les nomades qui parcourent les localités voisines. Un tribut, prélevé par ordre du grand cheik des Hadendoas, et sanctionné par le gouvernement d'Egypte, frappe toutes les caravanes qui passent en cet endroit.
Dans leur indolence, mes chameliers saisissaient les moindres occasions de prolonger les haltes. Tout d'abord cela m'était indifférent; j'avais du temps devant moi, et les jouissances que me donnaient la flore remplissaient mes loisirs. Quant à mes compagnons, c'était autre chose; ils souhaitaient vivement d'atteindre les rives du Nil, où se terminerait cette vie de bivouac en des lieux souvent désolés. Ma tolérance elle-même finit par avoir des bornes; les excuses devenaient inadmissibles: un jour les bêtes avaient pris la fuite, le lendemain elles n'avaient pas de nourriture. Bref, il en résulta un combat régulier entre nous quatre et les douze Bédouins qui nous conduisaient. Des bâtons, le sabre turc et un tuyau de pipe indestructible, notre seul armement, suffirent à nous donner la victoire. Mon tube fit voler en éclats maintes houlettes pastorales ; et à dater de ce jour, nous nous dirigeâmes vers l'ouest d'un pas plus rapide.
En suivant le Laëmèb, dont les eaux torrentielles étaient alors remplacées par de la verdure, nous arrivâmes à l'O-Fik, dernière
montagne de la chaîne. Au delà s'étendait, jusqu'à la vallée du Nil, un désert que ne rafraîchissait aucune source. L'O-Bâke est le dernier endroit où l'on puisse se désaltérer, avant de s'engager dans cette plaine aride. Nous y trouvâmes quelques familles bicharines, campées aux environs avec leurs troupeaux, et qui, suivant leur habitude, avaient ensemencé en doura un champ considérable. Nous remarquâmes, parmi les hommes, des traits expressifs et bien développés, non pas du type caucasique, mais en différant moins que ceux des autres habitants de la vallée du Nil. Quant aux femmes de ce groupe, je ne crois pas qu'il y ait sur terre de créatures plus affreuses; je parle naturellement de celles qui ont dépassé le printemps de la vie. Leur maigreur est inimaginable, et les rend aussi effrayantes que le seraient leurs chèvres, si on enlevait à ces animaux le poil qui, chez eux, amortit les angles du squelette. Rien chez ces femmes de la délicatesse naturelle à beaucoup de sauvages, et à laquelle les enfants du désert doivent cet aspect des gazelles, qui sont toujours propres sans jamais se baigner. Physiquement et moralement, elles sont repoussantes; édentées, galeuses, importunes et bavardes : l'incarnation de toutes les infirmités de la vieillesse féminine.
De l'O-Bàke, il faut une marche énergique de vingt lieues pour atteindre le premier puits, situé aux confins de la vallée du Nil. La route, maintenant formée de nombreux sentiers courant les uns à côté des autres comme des pistes de troupeaux, se déroulait sur un plateau rocheux, dans la direction de l'ouest-sudouest. Les chameaux, disposés en phalange, marchaient côte à côte; il est rare qu'en terrain ouvert ils se mettent en file. Des lits de torrents sablonneux coupaient le chemin à des intervalles rapprochés, et des groupes de montagnes se voyaient à l'horizon.
En quittant l'O-Bàke, nous eûmes d'abord à traverser des plaines, s'étendant à l'ouest des puits. Le sable d'une extrême finesse dont ces plaines sont couvertes, et que le vent amoncelle en collines de la hauteur d'une maison, rendait aux chameaux la marche très-pénible. De cette nappe de sable, où des quartiers de roche sont éparpillés, surgit un bloc de granit solilaire qui a reçu des Bédouins le nom significatif d'Ermite. A une journée de marche de celui-ci est un autre bloc isolé, de même nature, un de ces points de repère qu'on voit de très-loin, et que le regard fatigué du voyageur salue avec gratitude. Cet obélisque naturel a trente-cinq pieds d'élévation, et la forme d'une poire ou