‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 19 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

d'une figue renversée. Il est évident que le rétrécissement de la base est dû à l'action tournoyante du sable, chassé par le vent1. Les indigènes appellent Abou-Odfa ce bloc monumental. Odfa est le nom de la sellc-palanquin dont se servent les femmes pour monter à chameau. Des blocs de môme forme, toutefois plus petits, se voient fréquemment dans les autres parties de la roule.

Abou Odfa.

Notre avant-dernier bivouac fut établi dans le fond herbeux de l'Abou-Kolôde, où se trouvaient de grandes mares, conséquence de la dernière averse. Cette dépression offrait ce trait caractéristique d'être au-dessous du niveau que le Nil présente à Berber; d'où il résultait que, pour atteindre celui-ci, le chemin

1. La figure ci-jointe représente ce bloc, soigneusement dessiné d'après nature.

allait remonter. Le dernier ouadi est l'Abou-Sélem. Bien qu'il ne pût être cultivé qu'à diverses reprises, en raison du retour des averses, le Sélem présentait alors un champ ininterrompu de sorgho, dû à l'activité des gens laborieux de la vallée du Nil.

Enfin, le 7 octobre, nous arrivions à Berber. Je me procurai immédiatement une embarcation pour me rendre à Kliartoum; et, campé au ras de la ville, je m'occupai de mes préparatifs de départ.

Je courus à cette époque un véritable danger. Mon serviteur nubien, voulant soustraire à l'œil de la police les marchandises prohibées d'un Grec, avait eu l'idée de cacher dans ma tente, sans m'en prévenir, une quantité considérable de poudre et d'autres matières explosibles. Tandis qu'il se promenait, j'allumai du feu sur le sable pour faire ma cuisine, ne me doutant guère du péril, auquel heureusement j'échappai.

Mon ancienne connaissance, M. Lafargue, négociant à Berber, vice-consul de France, et voyageur expérimenté dans la région du haut Nil, me reçut avec cette hospitalité cordiale que tous ceux qui viennent errer dans ces parages ont été à même d'apprécier. Baker, avec exactitude, compare cette réception à une oasis trouvée dans le désert. Pas besoin d'être recommandé, pas de vains échanges de politesses, de paroles creuses, ou exprimant le contraire de ce que l'on pense; mais un accueil simple et franc, une amabilité de bon aloi. Ici tous les Européens sont des compatriotes ; tout est sincère et vient du cœur. « Ce qui me plaît en vous, c'est l'aisance avec laquelle vous voyagez dans ce pays ; vous arrivez, vous partez, vous revenez, comme si c'était une promenade. » Telle fut la manière ouverte et bienveillante dont m'accueillit M. Lafargue. Nous nous sommes quittés, cette fois encore, très-contents l'un de l'autre, en nous redisant à nous-même : « Je ne le verrai plus. »

Sur le trajet de Berber à Karthoum par le Nil, trajet qu'ont fait connaître suffisamment les autres voyageurs, je n'ai rien de neuf à rapporter. L'absence complète de vent pendant la majeure partie de la route prolongea tellement la traversée, qu'il nous fallut seize jours pour l'accomplir.

Jusqu'à Chendy et à Matamma, les seules villes importantes de cette province, le rivage n'offre rien d'intéressant. En deux endroits seulement il me rappela la vallée égyptienne : ce fut à l'embouchure de l'Albara et à la place où les pyramides de Méroé forment à la scène un fond plein de grandeur.

Page 1