CHAPITRE X
nés. Le brave Hussein eut ainsi rénorme avantage d'échanger la perspective d'une vie errante au pays des Niams-Niams, pour la douce existence que lui promettait la zèriba, où, dans la société de ses compatriotes, il passerait son temps à pincer de la guitare, à étudier les finesses du jeu de mangala; et, tandis que les gourdes circuleraient de main en main, à nasiller en chœur ce chant du pays : Derderôh, derderâh el djoum derderôh, derderoh, ghinyatôhm.
Les préparatifs avaient été poussés avec tant de vigueur que le 29 janvier le gros de la caravane pouvait se mettre en marche. Abd-es-Sàmate, n'ayant pas assez de monde, se rendait chez les Mittous pour y compléter sa bande, et devait nous rejoindre vers la mi-février.
Quatre de mes Nubiens, trois interprètes (un Bongo et deux Niams-Niams), et trente porteurs, auxquels, plus tard, s'en adjoignirent dix autres, composaient ma suite personnelle. Cette fois encore la bande entière m'était fournie par le Kénousien, qui prenait à sa charge tous les frais de voyage, et qui, pendant huit mois, ne se borna pas à me défrayer, mais entra dans tous mes projets et s'appliqua à les faire réussir.
Jamais voyageur au centre de l'Afrique ne s'est trouvé dans de pareilles conditions. Jamais, jusqu'ici, en pleine terre inconnue, l'Européen n'a disposé, sans bourse délier, de plus de quarante indigènes n'ayant autre chose à faire que de l'aider dans ses découvertes, ou de se charger de ses collections; et cela dans un pays où l'homme est le seul moyen de transport.
Tous les musées d'histoire naturelle qui ont profité de mes recherches doivent à Mohammed Abd-es-Sàmate une grande partie des nouveautés qu'ils on' reçues. Grâce à l'appui que m'a donné cet homme généreux, j'ai pu atteindre les bords du haut Chari, pénétrer à plus de huit cents milles de Khartoum, ouvrir à la science une région nouvelle et lui fournir des renseignements sur un peuple jusqu'alors problématique.
N'oublions pas qu'Abd-es-Sàmate agissait de lui-même, sans pression d'aucune sorte. Pour lui , pas d'influence gouvernementale; nulle promesse de ma part, nul espoir de compensation pour les frais qu'il faisait à mon égard ; nul autre dédommagement que le plaisir de seconder mes efforts. Chez lui pure bienveillance, l'hospitalité dans ce qu'elle a de plus désintéressé et de plus noble.
Peu de temps avant le jour du départ, était arrivé un employé de
Gatthas, un Dinka vigoureusement bâti, que j'avais connu à Dangaddoulou, sa résidence, el qui, à la tête de cinq cents porteurs et de cent vingt hommes d'armes, se dirigeait vers le Kifa. Pour atteindre ce pays, il lui fallait traverser le territoire d'Abd-es- Sàmate. Or, d'après la loi des zèribas, une caravane ne pouvait pas franchir les possessions d'une compagnie différente de la sienne, à moins qu'il n'y eût traité d'alliance. Enfreindre cette loi aurait amené des collisions sanglantes. Nous avons dit précédemment, page 224, combien chaque propriétaire de zèribas était jaloux de son monopole, et avec quelle ardeur les compagnies qu'il employait défendaient son privilège.
Un contrat avait donc été passé, par lequel les gens de Ghattas devaient accompagner ceux d'Abd-es-Sàmate jusqu'aux établissements que celui-ci possédait chez les Niams-Niams. Arrivées là, les deux bandes se sépareraient; celle de Ghattas prendrait la route de l'ouest, sous la protection d'une- escorte que lui fournirait le Kénousien ; et la nôtre continuerait à se diriger vers le sud.
Les gens qui nous arrivaient de l'est, sous la conduite du Dinka, étaient des Mittous, et donnaient par avance la mesure de leur faiblesse relative : pour atteindre Sabbi, ils n'avaient pas eu plus de quatre jours de marche, et déjà, parmi eux, il y avait un grand nombre d'invalides.
Abd-es-Sâmate avait lui-même enrôlé des hommes de cette peuplade et allait faire sa première expérience des services de ses nouveaux sujets : expérience quelque peu hasardeuse. Le métier de porteur demande une sorte d'apprentissage, ou plutôt d'entraînement; il faut en avoir l'habitude pour opposer aux fatigues de la route, et d'une manière soutenue, la force de résistance qu'il exige. Puis ce que nos Mittous avaient entendu raconter des pays que nous allions franchir et du cannibalisme des gens avec lesquels ils seraient en rapport, avait agi si fortement sur leur moral, qu'ils n'avaient répondu à la réquisition de Sâmate qu'après y avoir été contraints par la force. Tandis que l'on pouvait compter sur les Bongos, qui envisageaient gaiement les privations qu'ils avaient en perspective, il fallait activement surveiller les Mittous ; et, le soir, les enfermer dans l'enceinte pour empêcher qu'ils ne prissent la fuite. Malgré cette précaution, la veille du jour où nous devions quitter Sabbi, beaucoup d'entre eux parvinrent à s'échapper et à gagner la campagne. On se mita leur poursuite. Avec l'aide des Bongos, ils