CHAPITRE X
furent repris au bout d'une heure de chasse et ramenés à l'établissement, où ils passèrent la nuit sous bonne garde, ayant au cou la chéba, ce joug que l'on inflige aux esclaves.
Chacune des caravanes s'augmentait d'un grand nombre de femmes, esclaves ou libres, et d'une foule de négrillons à qui les soldats faisaient porter leur équipement. Celle de Gbattas joignait à ce personnel un troupeau de bœufs qu'elle avait enlevés aux Dinkas, dans la prévision de ce qui l'attendait dans le désert. Abd-es-Sâmate, qui ne se permettait pas les razzias, était pauvre en bétail, et n'avait fait aucune provision pour les besoins futurs. Mais du présent considérable que j'avais reçu à Mvolo, chez les frères Poncet, il me restait encore, pour mes serviteurs peu nombreux, une quantité de moutons, de veaux, de chèvres, qui naturellement se partageraient avec les Nubiens de mon hôte. Ceuxci, en effet, eurent toujours leur part de celle de mes bêtes qui fut tuée, et ne manquèrent jamais de payer mes gens de retour chaque fois qu'ils abattirent quelque animal. Personnellement je fus approvisionné par Sâmate de morceaux choisis, tant qu'il y eut à choisir. Mais où tout manque, le roi perd ses droits; et il vint des jours où ma suite n'eut rien du tout, et moi presque rien.
Mettre en file indienne huit cents personnes n'était pas l'affaire d'un instant. On n'y parvint guère avant midi; et ce ne fut qu'au bout de plusieurs jours, après y avoir épuisé tout ce que l'on avait de patience, que les choses se passèrent régulièrement.
Il n'y a pas au inonde d'êtres plus désordonnés que les Nubiens. Tout esprit de méthode leur est étranger; la licence dans laquelle ils ont l'habitude de vivre leur fait trouver odieuse jusqu'à l'ombre d'une règle ; et, ne se doutant pas des avantages de la convergence des forces, toute mesure d'ensemble leur paraît un attentat à la liberté individuelle.
Avec des gens de cette nature, la discipline, telle que nous la comprenons, est impossible; il n'y a même pas à y songer. Le seul moyen de les maîtriser est de les prendre par leur côté faible; on peut de la sorte, par voie diplomatique, leur faire faire ce que n'obtiendrait pas la sévérité la plus grande. Une allusion faite à propos, soit au lien fraternel, soit à la parole donnée; un appel soudain à l'honneur, ou aux sentiments religieux : « Tu es musulman ! » ou bien la promesse d'une récompense : celle d'une esclave ou d'une augmentation de salaire, fera céder le plus opiniâtre. Mais il faut pour cela beaucoup
d'adresse; y mettre tantôt du sentiment, tanlôl du badinage. Personne ne s'y entend mieux qu'Abd-es-Sàmato, qui, cependant maître absolu chez lui, pourrait, sans s'inquiéter des conséquences, agir en tyranneau.
Ma position ne me permettait pas de recourir à ces artifices; toutefois j'avais d'autres expédients. Une saillie en temps voulu, une épigramme bien ajustée, manquaient rarement leur elTct. Bien que l'aptitude aux bons mots soit toute locale et semble avoir d'étroites limites, il n'est pas sur terre un peuple qui soit complètement insensible à ce genre d'esprit. Robert Fortune, le botaniste qui a fait en Chine de si fructueuses recherches, n'a dû qu'à son esprit naturel de voir tomber les barrières que tous les moyens de persuasion n'avaient pu lui ouvrir. Yn voyageur qui sait avoir recours à la plaisanterie peut en obtenir de grands services. Que l'on me permette de raconter de quelle manière j'en ai fait usage : cela pourra être utile à ceux qui viendront après moi. Prenons que je suis en contestation avec mes hommes; je veux gagner une montagne; mes gens s'y opposent; ils trouvent mauvais d'aller camper en pleine solitude, lorsqu'ils peuvent rester avec leurs amis à vider les gourdes de bière qui circulent à la ronde. Il est rare qu'en Egypte deux individus échangent quelques paroles sans y introduire le mot cheik. Un marmot de cinq ans est lui-même traité de cheik par son père. Moins général en Nubie, cet usage y est cependant assez commun pour y être familier. L'un de mes gens l'a pris en mauvaise part et a refusé le titre : « Je ne suis pas un cheik, » répondit-il un jour, d'un ton piqué, à celui qui le nommait de la sorte. Je me dis alors en moi-même que ce refus lui serait rappelé, et j'attendis l'occasion.
On est donc en train de discuter au sujet de ladite montagne. « Elle est trop haute pour que l'on puisse songer à la gravir, » répond le maussade personnage. Un de mes fidèles veut le convaincre : « Oh! cheik, » lui dit-il.... Et moi, de m'écrier, saisissant la balle au bond : « Ne le traite pas ainsi! il m'a déclaré qu'il n'était pas un cheik, et il a dit vrai; s'il était un cheik, il viendrait avec nous; mais c'est un lourdaud, et il aime mieux rester là, acoquiné à son pot de bière. » Tous les rieurs furent de mon côté, et des huées générales assaillirent l'opposant.
On voit par cet exemple de quelle façon peuvent être conduits les Nubiens; revenons maintenant à notre départ.
La caravane, suivant l'usage, ne pouvait marcher que ban-