CHAPITRE X
nière en lete. Divisée en trois corps, la force armée avait pour chefs Abd-es-Sàmate, Ahmed et Bédri; Sâmate commandait la troisième division, et, comme je l'ai dit précédemment, nous quittait pour aller chez les Mittous. Son drapeau, celui des Turcs, portait le croissant et l'étoile sur fond rouge. La bannière de Ghattas, bien que celle d'un chrétien, offrait le même symbole, mais le portait rouge sur fond blanc.
Préliminaire obligé de toutes leurs entreprises, qu'il s'agisse d'une affaire de commerce ou de pillage, expédition au pays des Niams-Niams ou razzia chez les pasteurs, le sacrifice propitiatoire d'un mouton eut lieu à l'entrée de la zèriba au moment où la caravane allait sortir de l'enceinte.
L'offrande accomplie selon les rites, le porte-drapeau inclina l'étendard au-dessus de la victime, et le pencha de telle sorte que la frange en fût ensanglantée; puis commença le marmottage des prières. Ainsi le drapeau rouge de l'Islam est à la lettre un drapeau sanglant. C'est du sang qui le consacre, et du sang que demandent les paroles dont il est chargé : guirlande religieuse d'où s'exhale un fanatisme implacable : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux, guerre à tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique, et ne reconnaissent pas que Mahomet seul est son prophète. Ceux-là doivent être supprimés d'entre les peuples et disparaître de la terre, » etc., etc.
Nous gagnâmes la plaine; le soleil était alors au zénith. Je ne faisais nulle attention à la chaleur, non plus qu'aux gémissements de mes chiens, qu'une longue réclusion avait amollis. C'était pour moi un jour à jamais mémorable que celui où je me mettais en marche pour atteindre l'objet de mes rêves les plus audacieux. Ainsi qu'à mon départ de Khartoum, dans cette nuit où la lune éclairait mon premier sillage sur le Nil-Blanc, et où l'émotion me tenait éveillé, je commençais ce jour-là un nouveau chapitre de l'histoire de mes courses, et bien plus important que les autres. Rien ne m'empêcherait de pénétrer au cœur de l'Afrique, d'aller jusqu'où pourraient me porter mes pas. « Au bout du monde, m'avait dit Abd-es-Sàmate; je te conduirai si loin, que toi-même tu diras : C'est assez. » Mot qui ne devait pas tomber de mes lèvres, et qui nous arrêta au moment où la curiosité et l'ardeur scientifique arrivaient au comble, au moment où se déchirait le voile du mystère africain.
La première étape fut seulement de quelques milles; et nous nous arrêtâmes au bord du Touduy, petite rivière, dont le lit pro-
fond se divisait en deux bras : l'un complètement à sec, l'autre renfermant une eau languissante. Jepassai le reste du jour dans le lit desséché, à l'ombre d'un taillis qui déployait au-dessus de ma retraite ses branches chargées de fleurs et son épais feuillage.
Au camp régnait la plus grande animation. A tous les feux rôtissaient, bouillaient ou grillaient des masses de viande. Comme il arrive toujours dans les premiers bivacs, où les provisions abondent, la halte prenait l'aspect d'un pique-nique, et le festin dura jusqu'à une heure avancée de la nuit.
La partie la plus précieuse de mon bagage était renfermée dans une douzaine de porte-manteaux en cuir de bœuf. Les ballots de papier, recouverts d'un calicot très-fort, étaient revêtus d'une couche de caoutchouc. On portait le reste dans des paniers et dans des caisses. Je continuais à trouver ce mode de transport l'idéal du genre ; avec lui, vous avez toujours sous la main l'objet qui vous est nécessaire. Inutile de mettre sous clef des choses qui ne peuvent être prises sans trahir le voleur ; toutes mes caisses, s'ouvraient donc avec une extrême facilité, et les préparatifs de départ se faisaient rapidement, ce qui est précieux quand on doit se mettre en route au point du jour. Il faut seulement veiller à ce que les porteurs ne renversent pas leur charge et la tiennent dans le sens voulu. Pour cela, il suffit de renouveler sa recommandation. On leur crie de temps à autre : « Inyayéia agghi didoï. » Le Bongo répond : « Maouah » (j'entends) ; et le colis traverse en toute sécurité les ruisseaux, les marais, les fondrières, chemine dans les steppes ruisselants de rosée, et arrive à bon port.
Le lendemain, désireux de gagner le village d'un chef appelé Ngoli, nous fîmes une longue étape. Plus d'une heure avant le lever du soleil, selon l'habitude des caravanes, la diane fut sonnée par les tambours et les trompettes ; on mangea les restes du repas de la veille, car on ne devait pas s'arrêter pour déjeuner, et la bande se mit en ligne. Pendant qu'elle s'organisait et que mes gens ficelaient les bagages — il y avait des plantes qui voulaient être maniées avec précaution, — j'eus une demi-heure pour me faire une tasse de thé et pour achever les menus préparatifs du jour. Il n'est pas de meilleur habit de voyage qu'un de ces grands gilets à l'ancienne mode française, avec une infinité de poches où la montre, la boussole, le carnet, l'amadou, les allumettes, etc. peuvent se caser. Un paletot, si léger qu'il soit, devient une charge pendant la marche; il retient la transpiration, qui, lors-