‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 186 sur 251 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

qu'on est en manches de chemise, s'écoule librement. Pour la tête, un chapeau de feutre à larges bords est ce qu'il y a de préférable; cela vaut mieux que le bonnet turc; mais dans ces contrées équinoxiales, en raison de la force du soleil, on est obligé de mettre quelque chose dessous ; et, pour cet office, le fez, que l'on peut conserver, est tout ce qu'il y a de meilleur; quand on est à l'ombre, on enlève son feutre et l'on reste coiffé.

Nous étions encore sur les terres d'Abd-es-Sàmate ; le pays était charmant : une scénerie de parc que traversaient de nombreux ruisseaux. Vers le milieu du jour nous arrivâmes àNgoli, où, sur un espace de huit milles carrés, nous trouvâmes des bouquets de bois, entièrement formés de terminalià macroptera et qui ressemblaient à nos bois de chênes. Il est rare dans cette région de trouver des massifs composés d'une seule essence; la forêt, nous l'avons dit, y est remarquable par la diversité des espèces qu'elle renferme et qui s'y entremêlent.

Le terminalià appartient au petit nombre d'arbres qui se réunissent par groupes assez importants pour frapper l'observateur, et pour lui offrir le même genre de futaie dans une certaine étendue. Il croit sur les pentes douces des vallées, où, bien que l'humus soit profond, le sol, qui n'est arrosé que par les cours d'eau périodiques, est trop sec pour porter les grandes herbes des lieux humides. Entre le cinquième et le troisième degré de latitude nord, sous le méridien que nous suivions, la zone des pluies équatoriales est décidément interrompue; et la station du soleil au zénith ne suffit pas à expliquer la plus grande quantité d'eau qui tombe annuellement sur d'autres points.

L'un des traits caractéristiques des bouquets de terminaliasest l'absence de sous-bois qu'ils présentent, et qui est duc à l'humidité relative du sol où on les rencontre; humidité que généralement ne supportent pas les plantes ligneuses du pays. La majeure partie des buissons et des arbres qui forment le bush, préfèrent infiniment le sol rocheux de la région ferrugineuse; et dans tous les endroits où le terrain humide est boisé, la futaie, dépourvue de broussailles non moins entièrement que si on l'eût nettoyée de main d'homme, prend l'aspect des forêts du Nord.

Perdant toutes ses feuilles après la saison pluvieuse, le terminalià fait partie des arbres qui, dans cette région, contrastent par leurs branches nues avec ceux dont le feuillage se renouvelle partiellement à toutes les époques de l'année, et qui restent toujours verts. Ses trente ou quarante pieds de hauteur

moyenne, son écorce très-brune, aux fissures profondes, et son genre de ramification, lui donnent beaucoup de ressemblance avec l'aune commun d'Europe.

Je passai l'après-midi dans un de ces bois charmants, à poursuvric des caamas qui s'y trouvaient en grand nombre. Leur robe chamois se détachait vivement sur le brun foncé des écorces, et nous attirait de loin; mais la vue de notre bivac, mis à découvert par l'absence de fourré, avait rendu les bêtes défiantes ; et pas moyen de les atteindre. Au bout d'une heure de fatigue, il fallut me contenter — ce qui m' arrivait souvent — d'abattre des pintades qui ne manquaient jamais au garde-manger, et dont par bonheur on ne se lassait pas.

J'étais invariablement accompagné dans toutes mes chasses par un grand nombre d'individus qui rendaient le succès trèsdifficile, et qui néanmoins se croyaient indispensables. Mes trois nègres, chargés de mes carabines et de mes portefeuilles, m'étaient nécessaires. Mais il y avait toujours, parmi les membres de la caravane, une foule de gens qui s'engageaient d'eux-mêmes à me servir de traqueurs. Ils se donnaient ce surcroît de fatigue, d'un côté, dans l'espoir d'obtenir une part de lion des victimes que je pourrais faire ; de l'autre, poussés par l'amour de la chasse qui est inné chez eux.

Au point de vue botanique, un fait intéressant est l'abondance du dattier sauvage dans les fonds des alentours de Ngoli. Il est très-probable que cette espèce est la souche du dattier cultivé. Le mois de juillet est, pour ce canton, l'époque où ses fruits mûrissent.

Parti le lendemain de bonne heure, je me plaçai en avant/près du drapeau, espérant que l'un des caamas se laisserait approcher. Ils n'étaient pas moins nombreux que la veille ; toujours dans les bois de terminalias. Mais plus que jamais sur leurs gardes, ils se cachaient pour épier nos mouvements; et dès qu'on voulait quitter la caravane, ils faisaient un bond, fuyaient en zigzag et se replongeaient au fond de leurs solitudes.

Pendant une heure, la route se continua sous bois; puis elle franchit une savane, et gagna une petite rivière qui porte le nom deTih ou celui de Teh. Grondant avec fureur et dressant la queue, des buffles, qui se trouvaient au bord du chemin, s'enfuirent à notre approche et se précipitèrent dans l'eau. Il est peu d'animaux qui profitent mieux des leçons de l'expérience; néanmoins, pour un initié, le buffle n'est pas d'une chasse difficile.

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